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Tribune – Joli mois de mai

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Tous les propos en italiques sont issues des paroles de la chanson « Joli mois de mai » de Bourvil.

Joli, joli, joli mois de mai, celle que j’aimais m’abandonne. Elle est partie pour longtemps, chercher ailleurs son printemps. La démocratie aurait-elle quitté la France pour se réfugier en Corée du Nord ? Au vu des derniers événements, il semble que le Président des libertés, élu pour contrer le Front National, ne soit plus un démocrate. Faut-il pour autant faire une nouvelle Révolution en brûlant les MacDonald’s, mettre en prison Bernard Arnaud et guillotiner notre tout nouveau monarque ? Bien sûr que non ! Il faut mener une vrai guerre des idées afin de changer les mentalités en profondeur pour que les citoyens se rendent compte que c’est le nombre qui fournit le réel pouvoir !


 

             Prenons un temps pour nous remémorer des événements de mai « 68 ». Certains laisseront sûrement échapper un léger soupir en lisant ces lignes. Quoi ? Encore mai 68 ? C’est vrai que le sujet a été beaucoup traité durant cette période, mais c’est une référence incontournable en matière de lutte. Nul besoin de refaire l’historique de ce large mouvement de contestation unifiant étudiants, fonctionnaires et salariés. Dirigé contre l’autoritarisme du gouvernement, le capitalisme, le consumérisme ou encore l’impérialisme américain : c’est plus de dix millions de salariés qui ne travaillent pas le 22 mai 1968. Cinq jours plus tard, les accords de Grenelle sont signés. Ils prévoient notamment une hausse généralisée de 35 % du SMIG, l’ancêtre du SMIC.

Mais que sont devenus les leaders emblématiques de Mai 68 ? Nombre d’entre eux sont morts, comme le philosophe Jean-Paul Sartre ou le socialiste Michel Rocard. Toutefois, ceux qui demeurent aujourd’hui dans l’espace public n’ont-ils pas totalement abandonné la lutte ? Le chanteur Renaud n’a t-il pas successivement soutenue les campagnes de François Fillon et d’Emmanuel Macron ? Le philosophe André Glucksmann n’a t-il pas publié une tribune dans Le Monde en 2007 intitulée Pourquoi je choisis Nicolas Sarkozy ? L’exemple le plus emblématique demeure toutefois Daniel Cohn-Bendit. Après avoir été un des moteurs de Mai 68 en France, après avoir été député européen pendant plus de vingt ans sous l’étiquette écologiste, il a rejoint le comité de soutien d’Emmanuel Macron en 2017. Selon le site d’information Médiapart, il ferait même parti des fameux « visiteurs du soir » du palais de l’Élysée. Joli, joli, joli mois de mai, je n’ai désormais plus personne. Il faut que tu me pardonnes, si je n’ai pas le cœur gai.


            Tout cela n’aurait été qu’un emportement de la jeunesse en fin de compte. Les gens grandissent, mûrissent, prennent du recul : ils deviendraient réalistes. Pourtant, si les Renaud et les Cohn-Bendit de 1968 pouvaient se voir aujourd’hui, ils se traiteraient sûrement de « vieux cons ». « La fête est finie », pourrions nous dire pour paraphraser le rappeur Orelsan.

 

Cinquante ans plus tard, seulement 200 000 personnes étaient dans la rue lors de la traditionnelle fête du travail du 1er mai. Mais en 1968, à la même date, seules quelques dizaines de milliers de manifestants avaient participé à l’événement. Alors en 2018 est-il toujours possible de multiplier par 5 en quelques semaines le nombre de participants aux manifestations ? Par 10 ? Par 100 ? A la ville on criait, achetez du muguet, ça porte bonheur.

 

            Cela semble complexe : un an après sa victoire, Emmanuel Macron reste un Président très populaire. Selon l’institut de sondage Ipsos-Sopra Steria, 45 % des Français jugent son bilan plutôt positif. Certes, c’est moins d’un Français sur deux, mais souvenons-nous qu’à la même période de leur quinquennat, Nicolas Sarkozy n’avait que 36 % d’opinion favorable, et François Hollande récoltait seulement 25 % d’opinion favorable. Toujours selon la même enquête, 50 % des personnes interrogées pensent qu’Emmanuel Macron veut vraiment réformer, et qu’il y parviendra. J’en ai pris un bouquet mais ça n’a rien fait, c’est tous des farceurs. Il est d’autant plus complexe pour l’opposition de fédérer contre le pouvoir en place quand on sait que près de trois Français sur quatre jugent que les réformes entreprises sont conformes aux engagements de campagne du Président de la République. C’est pourtant faux sur de nombreux points : loi asile-immigration, suppression de l’exit-tax, loi sur le secret des affaires, sélection systématique à l’université, privatisation de la SNCF, allégements fiscaux de quatre milliards d’euros sur les 10 % les plus aisés… Autant de réformes qui n’ont jamais été exprimées clairement dans le programme du candidat Emmanuel Macron. Joli, joli, joli mois de mai, avec mon bouquet j’ai l’air drôle. Y a même des gens qui rigolent, joli, joli mois de mai.

 

            Plus qu’une véritable adhésion au projet du chef de l’État, ces chiffres témoignent davantage d’une indifférence envers les actions politiques mises en œuvre par le gouvernement. Les citoyens de ce pays se replient sur eux-mêmes, s’enferment derrière des murs en parpaing dans des résidences et des lotissements sécurisés, où piscines et caméras font bon ménage. On se contente de regarder la télévision, parfois en famille, à l’heure du repas pour se donner l’illusion de s’informer correctement. Les chaînes d’information en continu nous servent le même discours prémâché tout au long de la journée, abreuvant ainsi une soif intarissable de buzz et de sensationnel. Pour de nombreuses familles, la sortie hebdomadaire se résume à aller faire ses courses dans les grandes Zones commerciales, construites aux abords des villes : des temples de la consommation. On ne va plus à l’église le dimanche, mais on continue d’adorer une divinité qui n’a fait que changer de nom et de visage : la croissance. On attribue communément à Aldous Huxley la phrase suivante : « La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude… » Serions-nous d’ores et déjà entrés dans ce scénario catastrophique ? Aurions-nous coupé nos nerfs sans que nous en apercevoir ? Stupides pantins contraints de répondre en toute circonstance « ça va ! » à la sempiternelle question rhétorique : « ça va ? » Joli, joli, joli mois de mai, même si ça me fait quelque chose, il faut que je soie content, c’est la fête du printemps.


Amer constat d’une société à la dérive. L’élection de notre actuel Président de la République l’an passé en est un exemple concret. Élu sans adhésion à un projet, il n’a suscité qu’un certain espoir de renouveau en trompe l’œil. Suivi par une élite soit disant intellectuelle, mais surtout financière,  une grossière manipulation médiatico-sondagière aura suffit à Emmanuel Macron pour s’asseoir sur son Trône républicain. Toutefois la question demeure : est-ce une simple anomalie de l’histoire ? Ou la confirmation de la théorie de Huxley ? Inutile de faire attention : on peut désormais se permettre de fêter son accession au second tour de la présidentielle à La Rotonde ! On oublie au passage que l’élection n’est pas achevée, et que c’est l’extrême droite qu’il faudra terrasser lors du prochain scrutin. Joli, joli, joli mois de mai, c’est ton premier jour, ça s’arrose.

 

            C’est peut être la dernière fois que le peuple français pourra s’unir pour dire non à ce modèle de vie. Malgré les tentatives de diviser les citoyens, et de monter les catégories de population les unes contre les autres, le gouvernement doit faire face à une nouvelle phase de convergence des luttes. Cessons de croire que les individus qui inventent des nouveaux modèles de sociétés sont des profiteurs violents. Pourquoi envoyer les forces de l’ordre déloger les ZADistes de Notre Dame des Landes ou les étudiants bloquant leurs facultés ? Encore une dérive autoritaire pour montrer qui possède le pouvoir. Je veux voir la vie en rose, joli, joli mois de mai. Arrosons le muguet, je veux être gai et vaille que vaille. J’ai le droit d’être pompette, si c’est pas ma fête, c’est celle du travail.

 

            L’optimisme doit guider nos luttes. Nous n’abandonnerons pas, mais nous n’oublierons pas de vivre. Nous continuerons de rêver, car c’est uniquement par le rêve que l’on bâti une société durable et désirable. Il faut cesser d’engraisser les multinationales qui n’ont que faire des biens communs. Nous sommes les plus nombreux ; ce n’est pas nous qui avons besoin d’eux, mais bel et bien eux qui ont besoin de nous. Joli, joli, joli mois de mai, ô toi qui connaît tant de choses, toi qui fait naître les roses, fais qu’elle revienne vers moi.

 

            Certes la violence est tentante. Il y a tellement d’injustices qu’on se dit que les moyens d’actions non-violents ne sont plus suffisants. La violence fait peur aux plus puissants, c’est indéniable. Le raisonnement de casser des vitrines et des distributeurs de billets pour faire payer les assureurs est loin d’être absurde. Mais par ce type de comportements, le prix des assurances augmentera pour tous, y compris pour les plus démunis. De la même manière, les revendications deviennent inaudibles pour l’opinion publique dès qu’il y a usage de violences. C’est donc à nous que revient d’inventer des solutions pour nous faire entendre, et de nous faire comprendre. Ensemble, nous pouvons faire tellement. Pensons-y, en ce joli, joli, mois de mai.