Destitution de la présidente sud-coréenne: et après ?

Pour bien comprendre les relations entre les différents acteurs avant de commencer la lecture de l’article, nous vous proposons cette infographie :


Le vendredi 10 mars, la Cour Constitutionnelle sud-coréenne destituait la présidente Park Geun hye, validant le vote du Parlement de décembre dernier. Voilà trois mois que les Coréens manifestaient tous les samedis sur la place de Guanghwamun à Séoul, dans l’attente de cette décision. Prise dans un scandale de corruption, elle et sa confidente Choi Soon-sil auraient perçu l’équivalent de 62 millions d’euros des chaebols (grands groupes industriels coréens), dans le but d’orienter la politique du pays dans le sens des entreprises…

Qu’est-ce que le Choigate? Comment l’affaire a-t-elle été révélée au grand jour ?

En octobre dernier, la chaîne de télévision sud-coréenne JTBC révélait l’amitié de longue date de Park Geun hye et Choi Soon-sil, une femme d’affaires méconnue qui s’avérait diriger le pays dans l’ombre. Un reporter a épié l’ordinateur de Mme Choi, dans lequel se trouvaient des  brouillons de discours de la présidente, une carte routière de la Corée du Nord, mais aussi des dossiers sur les remaniements ministériels. En Corée du Sud, la possession illégale de ces informations fait encourir jusqu’à sept ans de prison et une amende de 16 400 euros.

Par la suite ont été découverts les versements phénoménaux que percevaient les fondations fictives de Choi Soon-sil, présentées comme promouvant des activités « culturelles et sportives »,  tel que la  « K-sport foundation » ou la « M-Ru foundation ». Or, ces donations n’avaient pas de visée caritative. Elles ont en réalité servi l’intérêt personnel du couple le plus puissant et paradoxalement invisible du pays : Mme Choi et son ex-mari  Chung Yoon-hoi, membre du staff de la présidente alors qu’elle était législatrice de 1998 à 2004. Park Geun hye ne passait qu’au second plan dans la prise de décisions.

La nouvelle a été d’autant plus choquante, que celle surnommée « Raspoutine » n’est autre que la fille de Choi Tae-Min, leader autoproclamé de « l’Église de la vie éternelle » : une secte chamanique. Il aurait influencé la présidente durant des années, puisqu’il était déjà proche de son père, l’ancien dictateur Park Chung-hee (1962-1979).

Parmi les entreprises impliquées dans ce trafic d’influence, le leader mondial coréen de la vente de téléphone mobile Samsung, a fait la une des journaux. Son PDG, Lee Jay Yong, a été arrêté le 17 février, puis mis en examen pour corruption et détournement de fonds. En 2014, « L’héritier de l’empire Samsung » prenait la place de son père Lee Jun-hee -victime d’une crise cardiaque-  en tant que numéro un du géant commercial. Le groupe aurait versé jusqu’à l’équivalent de 37 millions d’euros  à la présidente. Lee Jay Yong a admis les transactions, mais a nié avoir cherché à exercer une quelconque influence politique.

Une corruption profondément ancrée dans la société coréenne

A l’époque où il dirigeait encore Samsung, Lee Jun-hee a lui-même été accusé de corruption et condamné à trois années de prison à deux reprises : la première fois en 2008 pour évasion fiscale et création d’un fonds secret de 182 millions d’euros, finançant la complaisance des membres du gouvernement et d’hommes politiques ; la deuxième pour abus de confiance en vue de faciliter un transfert de pouvoir illégal à son fils. Cependant, le puissant homme d’affaires n’a jamais purgé ses peines, et ce au nom de « l’intérêt économique national ». En effet, Samsung est indispensable à l’économie sud-coréenne. Moteur de la reconstruction du pays, qui était des plus démunis au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le groupe a participé à sa croissance phénoménale, le menant au rang de quatrième économie d’Asie.  18e au classement des entreprises publiques les plus riches en 2016 selon le magazine Forbes, il a cette année fait un chiffre d’affaires de 222 milliards d’euros et était à l’origine de 20% des exportations nationales. Le pouvoir de ses dirigeants s’est facilement étendu au champ politique.

Au-delà du conglomérat de Samsung, c’est un solide réseau de corruption qui perdure depuis des décennies en Corée du Sud. D’après le New York Times, au moins six des dix chaebols les plus riches du pays, à l’origine de 80% du PIB, sont dirigés par des patrons aux antécédents judiciaires. Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Park Geun hye a accordé deux fois la grâce présidentielle à des chefs d’entreprises : en 2015, au président du SK Group, Chey Tae-won, puis en 2016 à celui du CJ Group, Lee Jae-hyun. Tous deux avaient été emprisonnés pour corruption, puis pardonnés après avoir fait un don aux fondations de Mme Choi à la demande de la présidente. Les procureurs enquêtant sur l’affaire ont rapporté que Mme Choi utilisa notamment l’argent perçu pour s’acheter une maison et un motel en Allemagne, ainsi que pour la carrière équestre de sa fille.

Le trafic d’influence donnait aux conglomérats des avantages conséquents : allègements fiscaux, taxation à des taux plus faibles que pour les concurrents, factures d’électricité réduites, attribution de licences…  En 2015, SK Group et Lotte avaient perdu leur licence pour gérer des magasins duty-free. A force de lobbying, Lotte a récupéré sa licence en Décembre 2016, lui permettant de ré ouvrir son magasin de téléphone à Séoul, et ravivant à l’occasion son ambition de devenir le leader mondial du secteur de la vente soustraite de taxes.

Park Geun hye est le quatrième chef d’Etat à être convoqué par le Parquet. Depuis la fin de la dictature mise en place par son père Park Chung-hee (1962-1979), et le début de démocratisation du pays, de multiples scandales de corruption ont vu le jour. Les présidents Chun Doo-Hwan (1980-1988) et Roh Tae-Woo (1988-1993) ont été respectivement condamnés à mort et à 22,5 ans de prison pendant la campagne anti-corruption menée à partir de 1993 par le dirigeant Kim Young-sam (1993-1998). Tous deux ont été exemptés de peine en 1998 par le président suivant, Kim Dae-jung (1998-2003), dans une volonté de réconciliation nationale.

En 2009, le suicide de l’ancien président de centre-gauche Roh Moo-Hyun (2004-2008), a une nouvelle fois laissé les Coréens perplexes. Au centre d’une enquête pour corruption, il avait pourtant voué sa campagne à l’assainissement du système politique sud-coréen, capté par les élites. Il aurait accepté plus de 5,5 millions d’euros de pots-de-vin durant son mandat. Avant de mettre fin à ses jours, il s’était excusé publiquement et avait fait son autocritique sur son site web : « Je ne suis plus qualifié pour parler de démocratie, du progrès et de la justice », écrivait-il.

Aujourd’hui, les Coréens sont divisés : des élections anticipées prévues le 9 mai

Le vendredi 10 mars, une grande manifestation de joie a été organisée par les opposants de Park Geun hye sur la place de Gwanghwamun à Séoul. Manifestement, leur engouement n’était pas unanime. Une barrière a du être installée, et 20 000 agents de police mobilisés, en vue d’éviter les affrontements avec les partisans de la présidente rassemblés de l’autre côté. Ceux-ci clament à un complot manigancé par les communistes et craignent un rapprochement avec la Corée du Nord. Ce sont surtout des conservateurs, guidés par une nostalgie de la période de croissance exponentielle du pays sous la dictature du père de l’ex-présidente. Certains indignés ont tenté de franchir les barricades pour atteindre le tribunal, dont 3 au péril de leur vie.

A compter de la destitution de la présidente, la loi donne 60 jours pour désigner un nouveau chef d’Etat. Le premier ministre Hwang Kyo-ahn a été désigné président de facto, en attendant d’être remplacé par celui désigné par les urnes. Il a par ailleurs annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections. Les sondages donnent Moon Jae-in vainqueur de la présidentielle, avec environ 32% d’intentions de vote d’après le groupe de recherche Gallup Korea. Il est l’ex-leader du Parti Démocrate, principale force d’opposition au parti Saenuri, duquel est issue Park Geun hye. Le parti centre-gauche de Moon Jae-In est libéral et démocrate, par contraste avec celui de la présidente, très conservateur. Il s’était déjà présenté à l’élection présidentielle en 2012, où il avait perdu avec  48.02% de bulletins à son nom, contre 51.55% pour Park Geun-hye. Le parti veut évidemment réformer les conglomérats. En seconde place dans les sondages, on retrouve An Hee Jung du parti Minju –centre gauche- avec 17% des voix. Il appelle lui aussi à une économie de marché plus juste et transparente.

Aujourd’hui, la Corée du Sud pourrait bien changer de bord politique. Fragilisés par le Choigate, les membres du Saenuri souhaitent tourner la page du scandale politique, et renommer le parti. Le nom de « Corée libérale » a été proposé. Toutefois, on voit mal comment le groupe pourrait récupérer la confiance des votants quand la grande majorité de la population demande sa dissolution pure et simple.

Un passage à gauche du gouvernement impliquerait une tentative de rapprochement avec le Nord, par le biais d’échanges commerciaux. C’est à nouveau l’éventualité d’une réunification pacifique du pays, divisé depuis 1945, qui est mise en avant.

Le « procès du siècle » est-il réellement un tournant pour le système politique coréen ?

Pourquoi le procès de Park Geun hye serait-il plus décisif que ceux de ses prédécesseurs ? Les anti-Park s’attendent à une peine de prison à vie, expression d’un ras-le-bol général d’un Etat dit « démocratique » depuis à peine 30 ans. Depuis les révélations d’octobre dernier, les réseaux sociaux ont permis non seulement d’organiser d’immenses rassemblements -on retient la manifestation du 12 novembre, qui aurait compté un million de personnes-  mais aussi d’informer le reste du monde des affaires intérieures de la Corée du Sud. On se demande si le prochain président parviendra à tenir ses engagements face au trafic d’influence, quand des millions de wons circulent actuellement entre lobbies et politiciens. Avant le scandale, la Fédération des Industries Coréennes (FKI) comptait près de 600 membres, dont Samsung, Hyundai, SK et LG Group. LG s’est retiré fin 2016, et Samsung l’a imité en février dernier. Toutefois, il improbable de voir ces groupes de pression politique se dissoudre totalement.

« L’élection à venir doit être un point de départ pour le nouveau futur de la Corée” : Les propos du premier ministre Hwang Kyo-ahn illustrent les attentes des citoyens qui se sont sentis trahis par le gouvernement. La corruption n’est toutefois pas le seul sujet sensible au sein de la société coréenne, qui réclame aussi des changements en matière de législation du travail.

Effectivement, avec des semaines pouvant aller jusqu’à 52h, la Corée du Sud est le deuxième pays où l’on travaille le plus après le Mexique. La concurrence pour accéder aux postes de haut rang est rude, et elle se ressent dès l’entrée dans le système scolaire. Rares sont les élèves qui ne suivent pas de cours particuliers. L’obsession de la productivité engendre une pression intense sur les salariés, ce qui explique le fait que le pays soit celui qui compte le plus grand nombre de suicides : près de 50  par jour. Les contestations contre cette culture nationale du travail se font de plus en plus nombreuses, mais n’empêche pas le gouvernement de les réprimer. En juillet 2015, le président de la Confédération Coréenne des Syndicats (KCTU), Han Sang-gyun, était condamné à 5 ans de prison pour avoir mené une « protestation violente » contre la législation anti-travailleurs en novembre 2014.

On ne peut pas dire que la liberté d’expression soit réellement acquise. Le gouvernement tente fréquemment de censurer des œuvres culturelles, à l’instar du documentaire La vérité ne sombrera pas avec le Sewol, qui accuse les autorités d’être responsables du bilan dramatique (plus de 300 morts) du naufrage d’un ferry en avril 2014. Jusqu’ici, le pays du Matin calme n’a pas constitué un exemple en termes de respect des valeurs démocratiques.

En pleine phase de crise diplomatique, la Corée du Sud doit s’organiser pour crédibiliser la fonction présidentielle. Ses relations avec la Chine sont tendues, et son consentement au déploiement du système de défense antimissile américain THAAD (Terminal High Altitude Aera Defense) est perçu comme une menace à la sécurité régionale par Beijing. Ce dispositif a pour but de contrer la menace nucléaire de la Corée du Nord. Les deux principaux candidats à l’élection présidentielle veulent reconsidérer  la présence de l’arme étasunienne, et renouer le dialogue avec Pyongyang. Le candidat Anh Hee-jung a pour sa part déclaré: « Nous réduirons aussi notre dépendance aux États-Unis en termes de Défense nationale, et améliorerons nos capacités d’auto-défense ». Une chose est sûre, le choix auquel seront confrontés les Coréens le 9 mai aura un impact décisif, autant pour les affaires intérieures qu’extérieures.


Crédits infographie : Léo Sylvan et Pierre-Baptiste Borges, pour Les Décryptages