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Brexit : Le bon choix des Britanniques ?

Brexit
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Et si le Brexit n’était finalement pas la bonne option pour la pérennité de la prospérité britannique ? Égaré entre des indicateurs économiques en chute libre, l’émergence d’une instabilité politique croissante et une contestation pro-européenne qui se réorganise, le Royaume-Uni s’interroge : Brexit or not Brexit ?


 Une croissance économique en berne

Rares sont les consensus au sein de la communauté des économistes, tant les courants de pensées déterminant les éventuelles politiques à mener divergent. Pourtant, un parvint, au cours de la campagne opposant “Remainers” (pro-Européens) aux “Leavers” (désireux de quitter l’Union Européenne), à fédérer bon nombre d’analystes : le Brexit allait nécessairement conduire le Royaume-Uni au bord de la débâcle économique et ce, de façon croissante en fonction du niveau de dureté de la sortie. La sentence était quasiment inéluctable : la croissance était vouée à baisser et l’inflation, soit l’augmentation des prix, à exploser. En effet, la théorie économique a déjà largement démontré par le passé qu’un nombre important d’acteurs ayant en vue de délocaliser leur activité et d’ainsi investir à l’étranger conduit à une dépréciation consubstantielle de la devise du pays concerné. Les entreprises britanniques préférant rationnellement s’exporter dans un pays à l’environnement plus stable, le phénomène était effectivement à craindre.

Plus d’un an après le référendum entérinant le début des négociations avec l’UE, le constat économique est sans appel : le Brexit impacte négativement l’activité économique britannique. Et pour cause, la croissance économique est en berne : seulement 0,4% au troisième trimestre de hausse du Produit Intérieur Brut (PIB) ce qui, bien que légèrement supérieur aux prévisions, ne demeure pas moins nettement en-dessous de la moyenne jusqu’alors rencontrée (0,6%). De ce fait, les nouvelles prévisions envisagent une croissance annuelle pour l’année 2017 de 1,7%, soit un différentiel de 1,4 points de pourcentage avec 2014. De plus, le Royaume-Uni connaîtra, pour la première fois depuis cette année, une progression du PIB inférieur à celle de la zone euro qui devrait quant à elle s’établir autour de 2,1 %, relevée par l’essor important des économies d’Europe de l’Est et le rebond du Portugal. Les analyses n’ont donc pas manqué leur cible.

Mais qu’en est-il pour l’inflation ? Les indicateurs ont de quoi surprendre. En seulement seize mois de battement pour construire les conditions de sortie de l’UE, la hausse des prix au Royaume-Uni a connu une montée fulgurante, passant de 0,2% à plus de 3% en octobre. La chute de la livre sterling, à l’origine même de cette forte inflation, n’a effectivement pas cessé de se poursuivre, traversant un effondrement de près de 15% face à l’euro durant cette même période. Si une telle dépréciation favorise effectivement la compétitivité britannique en abaissant, de facto, le prix des produits exportés (laissant donc la porte ouverte à l’appropriation de nouvelles parts de marché), elle présente toutefois des effets néfastes évidents pour les consommateurs, dont le pouvoir d’achat se trouve fortement amoindri, et ce, en particulier pour les ménages à faibles revenus, par nature sensibles aux fluctuations des prix. Cela est d’autant plus vraisemblable que les consommations réalisées par ce type de ménages concernent essentiellement des biens de première nécessité, les premiers impactés par la hausse subite des prix. S’enclenche alors un cycle pernicieux, mêlant inlassablement inflation et baisse du pouvoir d’achat sur fond de perte de croissance économique… Ce qui conduit nécessairement des institutions internationales telles que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à tabler sur une prévision de 1% en 2018, qui, dans le cas où elle obtiendrait une réalité matérielle, aurait des conséquences gravissimes en termes de chômage, d’investissements et donc de santé économique.

Une instabilité politique croissante

Au sein du Royaume-Uni comme à l’échelle européenne, le pouvoir exercé par Theresa May, la Première Ministre britannique, s’effrite à peau de chagrin face à l’exacerbation des tensions. En apparence, rien n’a changé. Les négociations entre son corps de délégation et les instances de l’UE se poursuivent tant bien que mal tandis que les récentes élections législatives permettent à l’exécutif, en dépit de la relative défaite qu’elles constituent à son égard, de conserver une courte majorité à la Chambre des Communes (notamment grâce à un accord laborieusement obtenu avec le Parti unioniste démocrate -DUP –). Plus encore, elles pourraient avoir définitivement confirmé, par la voie électorale même, l’option d’un Brexit “dur” qui, bien que particulièrement polémique et donc sujet au débat, semble vraisemblablement avoir généré un vent féroce de patriotisme se retranscrivant par la suite dans les urnes. Il suffit, pour le constater, d’étudier la nouvelle composition politique résultant de ces élections. Ainsi, quand les deux principaux partis présents dans la sphère politique britannique, Labour (gauche) et Tories (droite), tout deux favorables à la sortie de l’UE (pour divers motifs) maintiennent, voire même augmentent leur influence au sein de la chambre parlementaire, les formations pro-européennes (Libéraux, Verts comme indépendantistes écossais) voient quant à elles leur emprise réduite.

Tous ces éléments ne sont pourtant qu’un vernis trompeur masquant une réalité bien plus complexe. En définitive, Mme. May apparaît bel et bien affaiblie. Déstabilisée à l’extérieur par une opposition qui croît sans cesse davantage et ne disposant plus d’une majorité absolue au Parlement, la dirigeante se trouve quelque peu marginalisée dans ses positions, d’autant qu’y compris en son propre camp, la contestation émerge. Dans cette même optique, son alliance avec le DUP, outre son instabilité patente, suscite la controverse. Le parti est en effet connu pour ses prises de position particulièrement clivantes, notamment sur les questions du mariage homosexuel, de l’avortement ou de la peine capitale. Un tel pacte, qui indique probablement un virement politique vers une accentuation du conservatisme déjà à l’œuvre, remet également en cause l’impartialité du gouvernement quant à la question de l’Irlande du Nord, encore lézardée par de multiples tensions vis-à-vis de sa voisine.

La presse britannique soupçonne même Boris Johnson, figure emblématique de la campagne en faveur du Brexit, d’envisager de succéder à Theresa May, dont les jours au 10 Downing Street semblent désormais comptés. Tenant d’une ligne encore plus dure, refusant par exemple d’accepter de régler la facture de sortie exigée, l’actuel ministre des Affaires Étrangère a, courant septembre, exprimé la nature de son paradigme, perçu comme une mise au défi ouverte pour la cheffe de gouvernement.

Une telle situation, bien qu’en l’état peu envisageable au vu du contexte actuel, pourrait toutefois surgir si Theresa May ne parvenait pas, comme elle l’escompte vraisemblablement, obtenir un “bon deal” fait de compromis avec l’Union Européenne. Or, cette dernière ne cesse d’exercer une pression considérable envers la Première Ministre, rappelant inexorablement que les horloges n’arrêtent guère leur mouvement et, qu’en conséquence, des solutions doivent être promptement élaborées pour quitter l’impasse dans laquelle les négociations de sortie semblent, pour l’heure, s’être enfermées. En effet, un an et demi après la sentence de la consultation populaire, les disparités idéologiques entre les deux parties demeurent, pour la plupart, non-résolues. De fait, leurs objectifs sont en réalité injoignables : d’une part, l’UE cherche à tout prix à adopter une posture particulièrement ferme à l’égard de la réfractrice britannique, de sorte à dissuader les potentiels suiveurs, quand cette dernière cherche avant tout à sauvegarder ses intérêts. De toutes parts, Mme.May se voit donc contrainte, bousculée, accusée et acculée, tentant, quelque peu en vain, de rassembler des soutiens déjà largement éclipsés.

La fin d’un tabou

Bloquée tant économiquement que politiquement, la crise du Brexit a au moins pour mérite de mettre en exergue une interrogation palpable : et si l’unique porte de sortie ne se trouvait pas dans les antichambres des institutions européennes mais, a contrario, dans la rue ? C’est du moins ce que pensent de plus en plus de citoyens britanniques lassés par des concertations politiques interminables, sans finalité…. Encore faudrait-il qu’un réel débat puisse avoir lieu. Depuis la victoire du “Leave” au cours du référendum, un voile sombre a été jeté sur la démocratie : un tabou idéologique est même né. Celui d’une éventuelle réponse pro-européenne. Tout acte, qu’il soit politique ou non, manifestant un certain attachement à l’Union Européenne était, par définition, considéré comme une “traîtrise” à la volonté populaire et aux fiers projets de la nation. En somme, nous assistions à la recrudescence d’un diktat de la pensée dans lequel le moindre mouvement contraire à la mouvance générale fut violemment étouffé, ce qui conduisit irrémédiablement de nombreux individus à passer sous silence leur opinion.

Face à l’instabilité ambiante, les “48%” – soit le pourcentage de Britanniques ayant voté en faveur du maintien au sein de l’UE – s’éveillent, comme sortis d’une lourde torpeur. Et pour cause, les rassemblements revendiquant l’appartenance à l’instance supranationale se multiplient à travers le pays. Le dernier en date – et en importance – s’est déroulé ce 1er octobre à Liverpool, réunissant près de 30 000 militants en rage, parés de drapeaux et de slogans forts parmi lesquels “ Ne m’en voulez pas ! J’ai voté pour rester [dans l’UE]ou encore ” I love EU”. Certains, en écho à la stigmatisation dont ils sont victimes, affirment même, non sans ironie, « Oui, je suis un saboteur ».

La plupart de ces individus, inquiétés par une sortie trop brusque aux conséquences qu’ils jugent funestes, refusent catégoriquement de connaître un Royaume-Uni fermé, isolé, replié sur lui-même dans une posture souverainiste chimérique. Ils rêvent probablement, en bons Européens, d’une nation gagnant en puissance à l’échelle internationale, fière de son histoire et de son patrimoine et parfaitement intégrée au processus de mondialisation incarnée par l’UE. S’ils reconnaissent volontiers que cette dernière n’est pas exempte de critique, et que beaucoup reste à faire pour son amélioration, beaucoup souhaiteraient que le Royaume-Uni fasse partie intégrante de la réflexion pour son optimisation. Une réflexion démocratique, libérée du tabou et pouvant, in fine, conduire à un nouveau référendum susceptible de rejeter en bloc un “exit” catastrophe. Il en va de l’avenir du lion britannique.