Afrique : la course effrénée à l’endettement ?

Afrique : la course effrénée à l’endettement ?Temps de lecture estimé : 7 min

Afrique

Après une longue période d’espoir quant à la stabilité de leurs situations, les Etats d’Afrique connaissent de nouveau une crise profonde. Face à la menace croissante de l’endettement, comment maîtriser des comptes publics au rouge écarlate ?


Les révélations s’enchaînent et l’Afrique doute

Au printemps 2017, la République démocratique du Congo est épinglé par le Fonds Monétaire International (FMI) pour s’être rendu coupable d’avoir caché une partie de sa dette publique aux yeux des autorités inter-gouvernementales de sûreté. Celle-ci, se chiffrant à l’époque à 77% du Produit Intérieur Brut (PIB) congolais s’est vue subitement relevée à près de 110% par le FMI,  soit un différentiel pour le moins conséquent de 33 points de pourcentage. Au total, le niveau de dette publique contractée et/ou supervisée par l’Etat est évalué à environ 5 329 milliards de francs CFA (environ 9,14 milliards de dollars américains).

Si les autorités nationales se sont engagées « à soutenir des mesures visibles et crédibles pour améliorer la gouvernance et lutter contre la corruption », formulation ambitieuse sous-entendant le recours à une politique de rigueur, il n’en demeure pas moins que le risque de défaut de paiement n’est pas loin… Et les méandres en résultant, dans le cadre d’une conjoncture économique déjà fébrile, non plus. D’autant que le Congo est tout sauf un cas isolé.

Ainsi, quelques mois auparavant, c’est le Mozambique, Etat situé sur la côte orientale du continent africain, qui se voyait forcé de divulguer la présence d’une dette de 1,8 milliard d’euros mis à l’abri des regards durant des années et dont l’existence a pu être révélée par ces mêmes organismes internationaux, qui ont d’ailleurs dès lors choisi de cesser l’envoi de fonds financiers au pays. Depuis janvier 2018, le pays est dans l’incapacité absolue d’honorer ses dettes. En d’autres termes, il n’est pas en mesure de régler les échéances de dette imposées par ses créanciers, et se retrouve de façon consubstantielle embourbé dans une grave crise financière dont il ne parvient toujours pas à s’extirper.

Globalement, c’est toute l’Afrique, à l’exception de rares États privilégiés parmi lesquels l’Afrique du Sud, le Rwanda, l’Éthiopie ou encore le Nigeria, qui est touchée par cette vague massive d’endettement. Après un contexte particulièrement favorable au tournant des années 2000, notamment grâce à l’allègement d’une part des dettes de 33 pays africains au cours de l’initiative “Pays pauvres très endettés”, ainsi que par la médiation d’une hausse considérable de la demande en matières premières, au sein duquel les économies africaines ont pu quelque peu se libérer du fardeau de la dette, celui-ci revient aujourd’hui de plein fouet.

La dette publique prend en effet, une nouvelle fois, des proportions vertigineuses que les Etats en situation de vulnérabilité peinent à contrôler. Ainsi, en seulement trois ans, l’endettement (exprimé en % du PIB) est passé de près de 38% en 2015 à plus de 45% aujourd’hui. Une explosion qui inquiète encore plus particulièrement les pays exportateurs de matières premières, premiers concernés par le phénomène, contraints par la nécessité de palier aux conséquences de la volatilité des prix des produits, ces derniers étant extrêmement sensibles aux chocs d’offre.

Si ces niveaux demeurent largement en dessous de ceux des pays européens, il convient également de rappeler qu’en parallèle, les pays d’Afrique ont aussi plus de difficultés à drainer des impôts et autres prélèvements obligatoires, sources de recettes fiscales. En témoigne les disparités entre la moyenne du ratio impôts-PIB des pays d’Afrique s’élevant à 19,1% et celle de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) se chiffrant quant à lui à 34,3%. Un écart qui en dit long sur la capacité des Etats africains à mettre en œuvre une véritable gouvernance de leurs comptes publics.

Des risques accrus

Cette dégradation généralisée, dont les sources et les mécanismes sont désormais connus, n’est évidemment pas sans répercussions. Et pour cause, nombreux sont les risques générés par cette montée de l’endettement.

D’abord, mécanisme économique connu, l’accroissement du poids des dettes génère une baisse des prix, aussi appelée déflation, phénomène vecteur de déséquilibres macro-économiques certains. En ce sens, les monnaies connaissent une forte dépréciation, autrement dit une importante perte de leur valeur, ce qui entraîne, en cas de situation d’endettement lourd, un renchérissement de la dette publique du fait de la hausse des taux d’intérêts, et donc, un nouvel endettement. En somme, un cercle vicieux oscillant sans cesse entre déflation et augmentation continue de la dette dans lequel sont déjà largement installés la quasi-totalité des pays africains.

Ensuite, dans le cadre d’économies connaissant une faible croissance comme certaines nations d’Afrique subsaharienne, délaissées par la mondialisation car ne présentant pas suffisamment d’atouts en termes de compétitivité, la dette peut être à l’origine d’une perte totale de contrôle. Sans maîtrise de leurs dépenses comme de leurs recettes, les pays en question devront faire, de la même façon que pour la déflation, à un cycle aux effets néfastes pour leur capacité à attirer les acteurs du commerce international sur leur territoire puisque ces derniers jugeront l’instabilité trop grande pour mener la moindre activité.

Autre source d’inquiétude, l’émergence croissante des fonds vautours au cours de ces dernières années qui semblent avoir trouver avec le continent africain une occasion juteuse pour spéculer sans cesse davantage. Leur stratégie est simple : cibler les pays en difficulté financière; racheter leur dette et exiger, par action en justice, le remboursement par l’Etat de la valeur nominale plus intérêts et éventuels arriérés de retard de cette dette… Ou comment exploiter la détresse d’un Etat dans un but purement lucratif. Selon le rapport des Nations Unies sur la question, le développement de ces fonds est d’autant plus préoccupant qu’il touche près de 32 pays africains et que les recours en justice pour obtenir le remboursement de la dette sont couronnés de succès dans plus de trois quarts des cas… au profit des créanciers.

Enfin, dernier risque et non des moindres : une prépondérance désormais revendiquée de la Chine dans la détention de cette dette qui, d’une part, accroît le risque de surendettement quand il n’est pas déjà opéré, et d’autre part, déroute les autorités locales qui ne savent pas à quel créancier elles doivent réellement faire face. En effet, que ce soit au Cameroun où les chiffres d’octobre 2017 indiquaient une dette concentrée par Pékin à hauteur de 70%, un montant colossal lorsqu’on le compare aux autres pays mais qui témoigne de la place centrale qu’occupe la Chine dans ce processus d’endettement. Celle-ci y voit en réalité la possibilité d’assouvir ses intérêts économiques dans la région en imposant un système “Made in China”, à savoir prêter aux Etats les sommes nécessaires en contrepartie de matières premières dont la puissance économique a impérativement besoin pour poursuivre son développement. Un système en tous points profitable à la Chine donc, mais dangereux pour les pays africains qui font face à un créancier imprévisible, capable de refuser d’éventuelles restructurations si ses intérêts y sont contraires.

L’endettement à haut risque en Afrique est de retour. Il constitue à présent une réalité dont nul ne pourra s’affranchir et marque pour les Etats qui s’y prêtent, volontairement ou par une contrainte plus ou moins sourde, la réapparition d’un spectre menaçant au moment même où l’économie mondiale retrouve de l’élan. Or, la réalisation des Objectifs de développement durable, destinés entre autres à éradiquer la pauvreté tout en protégeant notre environnement, s’en trouve consubstantiellement défavorisée. Si les solutions mises en avant divergent, la problématique de l’endettement, elle, appelle de toute urgence une réponse, sans quoi ce sera l’ensemble du continent africain qui devra faire face à un frein, potentiellement irréversible, pour son développement futur.

Dorian Burnod

Lycéen en Terminale ES, engagé pour une actualité profonde et objective, et passionné d'économie, de musique et de littérature.