Grèves à la SNCF ou le début d’une lutte sans fin?

Grèves à la SNCF ou le début d’une lutte sans fin?Temps de lecture estimé : 6 min

SNCF

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a annoncé le 18 mars dernier au micro de France Inter dans l’émission Questions politiques que le gouvernement “tiendra bon” face à la vague de grèves que s’apprête à mener la SNCF. Ce mouvement de grande ampleur peut-il encore porter ses fruits dans une France où la contestation sociale semble s’amplifier ? Qu’est ce qui change dans la méthode ? Jusqu’où peut-on aller ?


Ils ne sont pas les seuls à participer à cette journée de manifestation nationale. Les fonctionnaires, les maisons de retraite.. Tous veulent se faire entendre. Chaque année, c’est globalement à la même période que les élans de contestation sévissent. Mais depuis quelques temps, il semble que les revendications soient moins suivies et entendues. On se souvient des manifestations contre la loi Travail “El Khomri”, en mars 2016. Les violences avaient alors pris le dessus, symbole d’une “non-écoute” de la part du pouvoir.

Que vise la réforme ?

Elle est envisagée et ne fait état que de “projet de loi” à ce stade,  les discussions n’auront lieu qu’à partir du 9 avril prochain au sein de l’Assemblée Nationale. Ce qui laisse la possibilité aux cheminots de se faire entendre et d’influer sur les prises de positions au sein de la majorité et de l’opposition, même si l’on devine assez facilement d’avance les divergences.

Le nouveau pacte ferroviaire présenté au conseil des ministres le 14 mars dernier affiche la volonté, dans les grandes lignes, d’une nouvelle gouvernance et la remise en question du statut juridique – ensemble de règles fixant les obligations et les droits de l’entreprise – de la SNCF. La gestion du recrutement et la suppression des statuts des agents nouvellement recrutés font également l’objet de vifs débats et l’ouverture à la concurrence, justifiée par “l’évolution du cadre de tarification des billets aux voyageurs spécifique à certaines catégories de clients” semble plus proche que jamais.

Une grève pas tout à fait comme les autres

Certains syndicats cheminots dénoncent l’ouverture à la concurrence et la remise en cause de leur statut. Vus comme des “privilégiés” par une grande partie de la société, ils sont nombreux à mettre en avant les nombreuses contraintes du métier. Même cas de figure que pour la loi Travail, le gouvernement Philippe souhaite voire cette loi s’inscrire par ordonnances. Par ce biais, une loi peut être, avec l’accord du Parlement, votée par le président de la république et ainsi ne pas être soumise au vote de l’Assemblée qui ne pourra que ratifier celle-ci. Elle peut également être rejetée par le Parlement.

La colère est installée, le climat est pesant. A l’origine, les cheminots étaient appelés à manifester, ce jeudi 22 mars – ce qui n’a d’ailleurs pas vraiment plu aux syndicats de fonctionnaires qui escomptaient accaparer pleinement cette journée –  mais la contestation s’annonce plus rude. La grève sera menée deux jours sur cinq, pendant trois semaines menacent-ils. Une grève “perlée” titre le journal Les Echos, qui s’annonce différente des autres, et nécessairement plus sévère…

La méthode n’est pas commode, sans compter qu’à cela s’ajoute un autre point, potentiellement vecteur d’instabilité et de tensions, qui semble accabler l’actuel PDG de la SNCF Guillaume Pepy, destinataire d’un mail de la part de la CGT dans lequel est inscrit:

“La désorganisation du travail devra se faire également sur les jours ouvrés (travaillés) mais je ne vous en dis pas plus sur ce mail, je pense que vous avez compris où l’on veut en venir

Plus qu’une grève du zèle pour Guillaume Pépy qui déclarait au micro d’RTL ce 21 mars :

“C’est qu’on s’apprête à faire des actions qui ne sont pas légales… L’auteur de ce mail doit s’expliquer. Je suis extrêmement choqué et je pense que la majeure partie des cheminots ne se reconnaissent pas dans ces menaces.”

S’agit-il de bluff ? Les sentiments de colère et d’anxiété chez les agents de la SNCF sèment le doute et laisse une interrogation palpable: jusqu’où l’escalade des menaces peut aller ? Dans une telle situation de crise, nous pouvons envisager un recours à la violence. Face aux “oreilles sourdes” ils seraient prêt à “en découdre”, par tous les moyens, confiait notamment par téléphone un syndicaliste Sud Rail.

Faire plier le gouvernement, coûte que coûte.

Les retombées économiques d’un tel mouvement social peuvent évidemment être très mauvaises, la suppression de la vente de billets pour certaines lignes s’opère déjà. On peut alors craindre une inflation record sur le prix des billets en vente des lignes toujours ouvertes. Outre cet aspect, le train reste le moyen de locomotion préféré des français, chaque jour plus de 5 millions de personnes l’utilisent pour leurs trajets. 15 000 trains circulent partout en France, avec un départ toute les 6 secondes soit 10 trains par minute.

Par conséquent, il paraît assez simple de paralyser le réseau qu’empruntent des millions de personnes pour ainsi causer une véritable réaction: En effet, outre les cheminots, les citoyens eux-mêmes sont directement concernés par ce mouvement. L’agacement d’une plus large partie de la population face à la situation pourrait alors faire office d’élément moteur dans le changement de cap de la part du gouvernement.

Mais ce type de grève peut également être conduite à l’épuisement : très suivie au début puis vacante vers la fin. En effet, les jours de grève se suivent mais ne se ressemblent pas et amputent sévèrement le salaire des cheminots. De plus, seulement 20% d’entre eux sont syndiqués. Si, conformément à ce qu’a annoncé Bruno Le Maire, le gouvernement tient bon, on peut laisser présager qu’une certaine impuissance syndicale naîtra.

Le PDG d’Orange Stéphane Richard, invité de la matinale d’Europe 1 ce jeudi matin, déclarait d’ailleurs :

“Je dirige une entreprise qui a connu la même histoire. (…) Le secteur a été ouvert à la concurrence, depuis 1997 nous ne recrutons plus de fonctionnaires sous statut et nous avons digéré ces changements, l’entreprise est en pleine dynamique.” 

Enfin, si la recrudescence des méthodes “dures” voire “violentes”  – et de ce fait illégales – comme le recours au sabotage, à la casse, etc. – s’avère, il n’est pas certain qu’elle fasse l’unanimité et, par voie de conséquence, nous pourrions constater une perte de crédibilité de la part des syndicats et des acteurs de cette contestation sociale d’envergure.

La France semble s’apprêter à vivre une sorte de “printemps social” de façade ou de fond. Du côté de la SNCF la menace se veut impressionnante, mais il est difficile à ce stade de connaître le réel impact qu’auront les contestations et comment pèsera cette grève à laquelle font face les acteurs de la réforme mais aussi les usagers qui en pâtissent. Ce qui reste en revanche certain, c’est que le déterminisme refait surface, face à la baisse d’influence des syndicats et au pari socialement risqué du gouvernement Philippe, de lancer cette nouvelle réforme concernant le pacte ferroviaire en France.

Charles Ducrocq