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Vladimir Poutine, l’autre vainqueur de la Coupe du monde ?

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            Tandis que la France est en liesse après sa victoire contre la Croatie, c’est au tour de Vladimir Poutine de chausser les crampons pour se rendre à Helsinki afin de rencontrer le président des États-Unis Donald Trump. Son homologue américain a certes félicité les Bleus, mais il chante surtout les louanges du président Poutine qui aurait organisé « l’une des meilleures coupes du monde de tous les temps. » Ce dernier est désormais auréolé d’une nouvelle image, celle d’un président respecté dans une grande nation, capable d’organiser des événements d’envergure mondiale sans aucun accroc. Mais peut-on réellement dire qu’il n’y ait eu aucun incident ? Ou peut-être sont-ils simplement passés complètement inaperçus ?


             Une victoire qui se fête !

Après le triomphe de l’équipe de France, Vladimir Poutine a accompagné le président français Emmanuel Macron et la présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović sur la pelouse du stade. L’orage gronde sur Moscou, et tandis qu’Emmanuel Macron est excité comme un enfant recevant ses cadeaux de Noël, on apporte un grand parapluie noir que l’escorte du leader russe tient cérémonieusement afin de protéger son président des intempéries. L’image est surréaliste : Macron et  Grabar-Kitarović dégoulinent de pluie, tandis que celui que l’on surnomme “le nouveau tsar” demeure parfaitement sec. Le staff russe était parfaitement rodé, et n’a pas permis que l’image de Vladimir Poutine soit mise à mal, même l’espace de quelques secondes. Mais rien n’avait été prévu pour les deux autres chefs d’État. Quelques minutes plus tard, d’autres parapluies feront leur apparition, et la présidente de la Croatie sera à l’abri. Emmanuel Macron préfère sauter sur l’occasion pour en faire un exercice de communication, le président qui mouille le maillot pour les Bleus, les champions du monde. Cela peut paraître anodin, mais pourtant avec cette simple petite scène, le patron du Kremlin s’assure une domination parfaite de l’image, se donnant un air au-dessus de la mêlée.

Plus tard au cours de la soirée, il accompagnera le président français dans les vestiaires pour féliciter les Bleus. Ces derniers les accueillent en dansant et en chantant aux cris de Et pour Poutine allez allez. L’intéressé esquisse alors un sourire, rare sur ce visage réputé si austère, et applaudit le succès de l’équipe de France. Les messages de félicitations pleuvent sur l’équipe victorieuse, et sur le grand organisateur de l’événement. Le monde entier est aux pieds de la Russie et de son leader.

 

            Qu’est-ce que cela apporte à la Russie ?

La première surprise est avant tout sportive. En éliminant l’Espagne en huitièmes de finale, et cédant de justesse face à la Croatie lors des tirs au but, la Russie n’a pas à rougir des performances de sa sélection nationale. Toutefois, les principales réussites de la Russie ne se situent pas sur le terrain. Des hooligans invisibles, des centaines de milliers d’étrangers, des stades à la pointe de la modernité, des accrocs repoussés en marge de la compétition… C’est une nouvelle image du pays des tsars qui se dessine. Le monde découvre la Russie sous un nouveau jour, beaucoup plus positif. Le 14 juillet à Moscou, on fête la réussite de l’événement dans une soirée de gala organisée au théâtre Bolchoï. Vladimir Poutine remercie alors les millions d’opinions positives exprimées par les invités du tournoi” sur la Russie. Il vante les mérites de ce “grand pays”, “son hospitalité, sa nature et ses traditions.” Il insiste d’ailleurs sur le fait que ces centaines de milliers de supporters ont pu voir “avec leurs propres yeux [que] les mythes et préjugés ont volé en éclat.

630 000. C’est le nombre de Fan ID qui ont été délivrés par les organisateurs. Il s’agit d’une sorte de passeport, couplé avec l’ensemble des billets pour les matchs de chaque supporter, une sorte de visa en somme. Accordé de façon simplifié par rapport à la procédure habituelle, leur objectif était de faciliter les mobilités durant l’événement. Cette innovation a aussi contribué au succès de l’organisation de cette 21e édition de la Coupe du monde de football. Vladimir Poutine a d’ores et déjà annoncé qu’il souhaite tirer de cette méthode les enseignements nécessaires afin d’assouplir les conditions d’obtention d’un visa, pour venir plus simplement en Russie.

Le vendredi 13 juillet, Gianni Infantino, le président de la FIFA, a profité d’une conférence de presse pour qualifier l’évènement de la “meilleure des Coupes du monde de tous les temps“, rien que ça. Lui aussi a chaleureusement remercié le gouvernement russe, et tout particulièrement le président Poutine. Mieux encore,  selon Margarita Simonian, rédactrice en chef de la chaîne russe poutinophile RT, la Russie aurait “touché le coeur insensible de la presse ’mainstream’ occidentale et ils ont vu qui nous sommes vraiment.” Le succès de la compétition sur l’image de la Russie et de son président semble être sans limite…

 

            Quels ont été les événements occultés ?

Pourtant, le ciel n’est pas encore complètement dégagé au-dessus de Moscou. Quelques cailloux sont encore coincés dans la chaussure du président Poutine, et le plus gros d’entre eux s’appelle Oleg Sentsov. C’est le plus gros car c’est le plus médiatisé, bien que très peu de supporters en séjour en Russie soient capables de reconnaître ce nom. Cela fait maintenant 65 jours ce mercredi que le réalisateur ukrainien s’est lancé dans une grève de la faim. Il a été emprisonné suite à des accusations de terrorisme et de trafic d’armes. En réalité, Oleg Sentsov n’est autre qu’une personnalité engagée contre l’annexion de la Crimée. Il nie tous ces chefs d’accusation, mais il est contraint de purger une peine de 20 ans en colonie pénitentiaire au fin fond de la Sibérie. Autrement dit, Oleg Sentsov a été condamné à mourir au goulag, comme cela aurait pu être le cas soixante-dix ans en arrière sous l’ère stalinienne. C’est en tout cas ainsi qu’Amnesty International a qualifié la nature du procès : “stalinien.” A Moscou, le sujet est devenu tabou. Personne ne reconnaît officiellement que le réalisateur ukrainien n’est autre qu’un prisonnier politique. Un homme adulte peut vivre entre 70 et 80 jours sans s’alimenter. Ainsi, il reste une à deux semaines à vivre pour Oleg Sentsov. Emmanuel Macron a affirmé avoir demandé sa libération à Vladimir Poutine au cours de leur entretien avant le début de la finale. Malheureusement, ces appels restent lettre morte, et la plupart des médias se sont contentés de relayer que les deux chefs d’État ont parlé foot. Le réalisateur ukrainien a réussi à faire parler de lui au début de sa grève de la faim, comptant sûrement sur un événement comme la Coupe du monde pour mettre en lumière la fermeté réelle des autorités russes face aux oppositions, et profiter d’un élan médiatique pour exiger la libération de 70 prisonniers politiques qui se sont battus contre l’annexion de la Crimée. Toutefois, c’est l’inverse qui semble s’être produit puisque la compétition a totalement éclipsé ses revendications, abandonnant Oleg Sentsov à son sort, et à une mort prochaine.

D’autres événements sont venus entacher le bon déroulé du Mondial. On notera l’arrestation du militant gay britannique Peter Tatchell, qui avait planifié de manifester sur la Place Rouge de Moscou pour dénoncer “la torture d’homosexuels en Tchétchénie.” Le célèbre activiste LGBT a été arrêté trés rapidement, et les autorités ont agi avec tact pour éviter les vagues. Ainsi, les policiers l’ayant interpellé se sont montrés d’une douceur inégalée. Aucune poursuite n’a été entreprise à son encontre, et Peter Tatchell a pu rentrer en Grande-Bretagne sans soucis avec la justice russe. C’est un bon point à accorder à Vladimir Poutine qui a su former ses forces de sécurité pour intervenir en toute discrétion dans ce genre d’événements.

Autre acte de révolte, un peu plus médiatisé, mais également plus incongru, Il s’agit de la brève interruption de la finale par l’entrée sur le terrain de quatre personnes habillées en policier. Nous sommes à la 53e minute du match, l’un des importuns parvient à faire un “high five” au joueur français Killian Mbappé. Là aussi, les intrus ont été rapidement interpellés, et ont été évacués du stade sans faire de vague. Le célèbre collectif féministe des Pussy Riot s’est empressé de revendiquer l’action sur les réseaux sociaux. Ce groupe qui lutte pour la liberté d’expression en Russie en a profité pour exprimer ses principaux points de revendication : la libération de tous les prisonniers politiques, la fin des arrestations de manifestants, la fin des fausses accusations criminelles ou encore l’autorisation de la compétition politique en Russie. Les quatre militants sont encore en prison pour l’heure. Selon les Pussy Riot, leur avocat n’a pas le droit de leur parler, et leur garde à vue peut durer jusqu’à 15 jours. Aucune information n’a fuité des audiences qui se sont déroulées ce lundi, et selon le groupe de militants qui reprend des sources policières, les enquêteurs cherchent une procédure légale pour ouvrir un dossier avec des charges criminelles.

Très peu de personnes ont entendu parler de Peter Tatchell, et Oleg Sentsov semble peu à peu s’effacer de la mémoire de l’opinion publique mondiale. Alors, les Pussy Riot seront-elles la caution militante de ce mondial ? Pas si sûr… Certes, grâce à Killian Mbappé, leur action a reçu de l’écho et les réseaux sociaux se sont déchaînés sur cette image virale. Pourtant, on peut penser à juste titre que le monde se souviendra plus de cet ultime but du jeune joueur français à la 65e minute que de son “high five” effectué sur la folie du moment à la 53e minute.

Non, Vladimir Poutine n’a rien à craindre de ces événements épars. Aucune opposition véritablement soudée n’a réussi à s’exprimer. Il n’y a eu aucun large appel au boycott de la compétition, et aucune sélection nationale n’a envisagé de ne pas participer à la compétition. Ces événements sont traités indépendamment les uns des autres par les médias étrangers, et il ne fait nul doute que très peu de gens s’en souviendront. Pour les supporters du monde entier, le Mondial aura été une grande célébration du football. Pour Vladimir Poutine, la Coupe du monde a été l’occasion de redorer son blason en se démêlant avec dextérité des oppositions.

 

            Vladimir Poutine, empereur de l’Occident ?

Malgré ces événements isolés, Poutine règne en maître sur la Russie, et a fait chavirer le cœur des occidentaux. Qui se souvient que la Russie est toujours sous le coup des sanctions suite à l’annexion de la Crimée ? Le temps a raison de tout, voilà la morale de l’histoire lorsque le nouveau tsar reçoit Emmanuel Macron, le président jupitérien, qui a fait le déplacement comme dans n’importe quel pays ami. Face à la personnalité instable de Donald Trump, l’effritement de l’OTAN, et l’instabilité de l’Union Européenne, Vladimir Poutine est plus que jamais en position de force sur la scène internationale.

Il se pose en sauveur de l’Occident, ultime sentinelle sur une planète à la dérive et emportée par le multilatéralisme. Cela fait longtemps que Vladimir Poutine a réussi à faire taire les protestations venant de l’intérieur. Maintenant, il vient de mettre un coup d’arrêt aux protestations venant de l’extérieur.

 

            Vladimir Poutine continue de dominer le jeu, même à la fin de la troisième mi-temps. C’est l’autre vainqueur de la Coupe du monde.