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Venezuela, la triple crise : économique, politique et institutionnelle

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Depuis quelques semaines, l’opposition au président Nicolàs Maduro descend dans les rues de Caracas (capitale du Venezuela) pour manifester contre la profonde crise économique qui touche le pays et les atteintes à la démocratie de la part de son gouvernement : en seulement 3 semaines, on ne dénombre pas moins de 6 grands rassemblements. En effet, le Venezuela, pays pétrolier le plus riche d’Amérique Latine il y a quinze ans; traverse aujourd’hui la plus grave crise humanitaire qu’il n’ai jamais connu.

Une transition politique marquée par une crise économique sans précédant

La mort d’Hugo Chàvez en 2013 marque une profonde transition dans le cadre politique du Venezuela. Malgré certaines accusations de corruption et de dérives autoritaires (censure des critiques à son égard, répression de ses adversaires, …) après 14 ans au pouvoir, le leader de la révolution bolivarienne s’était élevé au rang de président le plus populaire de l’histoire vénézuélienne par ses nombreux programmes sociaux. Grâce à l’exploitation de ses réserves de pétrole –qui se trouvent être les plus importantes au monde– le Venezuela a réussi à établir un performant système d’éducation et de santé publiques comme il y en a peu en Amérique du Sud, continent marqué par de profondes inégalités et une carence dans ces services publics.

Suite à la mort de Chavez le 5 mars 2013, c’est son vice-président, Maduro qui le succède par intérim, puis qui se fait élire le 14 avril de la même année avec 50,6% des voix. Son successeur n’a pourtant pas sa popularité. C’est bien sous son mandat que le pays souffre de la chute brutale des cours du pétrole. Le prix du baril, qui en juillet 2014 coûtait 107 dollars, passe en janvier 2016 à 30 dollars seulement. Si Chavez a fait connaître à son pays une grande prospérité durant son long mandat, il n’a pourtant pas profité de la conjoncture favorable pour diversifier l’activité économique du pays, dont le pétrole représente 96% des devises. Faute de moyens de financement, les revenus de l’Etat ont ainsi considérablement fondus. Le président Maduro a alors supprimé, en 2015, de nombreuses aides sociales.

Le pays plongé dans la crise humanitaire

Il semble alors que le système chaviste n’arrive plus à se soutenir et à affronter cette triple crise. Aujourd’hui le Venezuela est dans une situation de pénurie alimentaire, d’explosion de la violence, et de crise politique sans précédent.

Près de 80% des produits de base manquaient au Venezuela en 2016, ceux-ci étant principalement issus des importations. Des aliments comme la farine, le riz ou encore le pain sont quasiment introuvables, les habitants sont soumis à un important rationnement. Les Vénézuéliens sont contraints de faire en moyenne 35 heures de queue par semaine dans les supermarchés, pour n’y trouver que le strict minimum. Nombreux sont ceux qui constituent progressivement des réserves, essayant de garantir le plus sûrement possible la nourriture de base, sans compter l’installation progressive d’un marché noir. Il faut aussi considérer la hausse des prix, avec une inflation atteignant au début de cette année 800%, et qui pourrait encore doubler dans les prochains mois.

Le système de santé qui était l’un des grands acquis sociaux de Chavez avec des programmes comme « Barrio Adentro » (« A l’intérieur du quartier »), consistant à l’envoi de médecins cubains et vénézuéliens dans les quartiers les plus précaires en échange de livraisons de pétrole vers Cuba, est aussi en train de se détériorer. Les médicaments de base sont en manque, touchant 76% des hôpitaux du pays. En 2016, on comptait 19 hémophiles décédés, faute de traitements.

De plus, les grandes villes voient une explosion de la violence et de l’insécurité. Caracas est une des villes les plus violentes du monde, avec 92 morts violentes pour 100 000 habitants. Dans ce cadre de violence extrême, les lynchages dans les rues par les populations locales sont fréquents, suite à des vols ou des meurtres.

Une situation aggravant la crise politique et institutionnelle

Dans ce contexte de chaos économique et social, l’opposition arrive à gagner le Parlement, représentant trois cinquièmes des sièges en 2015. En avril 2016, cette opposition ouvre une procédure de destitution du président Maduro, réunissant 1,8 millions de signatures pour approuver le projet de référendum en août. Pourtant le projet est stoppé en octobre, le gouvernement avançant le fait qu’il y aurait eu des fraudes dans les signatures.

Du 29 au 30 mars, la Cour Suprême, favorable à Maduro, s’octroi des pouvoirs du Parlement qui forme la principale opposition. D’une part, elle s’arroge du pouvoir législatif, et d’autre part supprime l’immunité parlementaire, permettant ainsi d’ouvrir plus facilement des procédures judiciaires contre ses adversaires. Cette ingérence dans l’ordre constitutionnel, suivie de réactions à l’échelle internationale oblige la Cour Suprême à renoncer aux pouvoirs du Parlement et rétablir l’immunité. Cependant le gouvernement a rendu inéligible pour 15 ans Enrique Capriles, principal opposant de Maduro qui comptait se candidater aux prochaines élections. Cette procédure, considérée comme une atteinte à la démocratie ravive les manifestations et contestations, le Parlement accusant le président de tentative de coup d’Etat. Les manifestations ont commencé le 4 avril puis se sont amplifiées depuis le 7. La population exige des élections présidentielles anticipées, celles-ci étant prévues pour 2018. Les manifestations sont très violentes, les affrontements entre manifestants et autorités qui utilisent gaz, balles en caoutchouc et canons à eau étant particulièrement fortes. On compte pour les dernières 5 tués par balles en deux jours. Malgré cette violence, les leaders de l’opposition appellent à redescendre dans les rues ce week-end.

Les populations décident donc de plus en plus de partir. Beaucoup cherchent à obtenir un passeport espagnol, car il suffit d’avoir des grands parents possédant la nationalité. Les relations entre les deux pays sont pourtant tendues, suite à la censure de la chaîne CNN espagnole qui a ensuite été bannie pour avoir fait un reportage sur un présumé trafic de passeport vénézuélien au Moyen Orient. Le journal El Pais est d’autre part accusé d’alimenter une guerre médiatique contre la révolution bolivarienne. A la frontière avec la Colombie, cette migration massive est inversée. Alors que beaucoup de Colombiens fuyaient les conflits internes, notamment avec les FARC, ce sont aujourd’hui les Vénézuéliens qui tentent de franchir la frontière. Plusieurs se dirigent également vers le Brésil, et plus précisément vers l’état du Pará. Il faut savoir que le Venezuela entretient des relations critiques avec ses voisins américains depuis son expulsion du Mercosur, la plus grande union économique sud-américaine, par ses quatre pays fondateurs, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, lui reprochant notamment de ne pas respecter les valeurs démocratiques.

Bien que certains partisans du chavisme restent fidèles à Maduro malgré la baisse de 24% de sa popularité, d’autres cherchent dans le PSUV, le parti au pouvoir, un leader pouvant égaler Chavez pour réunir les Vénézuéliens et tenter de sortir de cette crise.