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Thomas Posado : “Il y a une dérive autoritaire actuellement au Venezuela”

Venezuela
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Le Venezuela semble engagé dans une spirale infernale dont il ne parvient pas à s’extirper : forte précarité économique, contestation sociale et déficit démocratique se conjuguent et plongent le pays dans une crise sans précédent. Thomas Posado, docteur en science politique à l’Université Paris VIII et spécialiste du Venezuela, répond à nos questions.


 

1) 2017. Année sombre marquée par un taux d’inflation à quatre chiffres, un chômage s’élevant à près de 25% de la population active, le déferlement d’un million de manifestants dans les rues de Caracas et une situation institutionnelle alarmante… Autant de signes incontestables d’une crise profonde au sein d’un des pays qui était autrefois le plus riche d’Amérique latine. Mais quels sont les facteurs de cette dernière ? 

Elles sont multiples. Les richesses dont vous parlez sont paradoxalement une partie du problème. Le Venezuela a certes les premières réserves de pétrole mondiales mais elle a une structure économique rentière qui la rend dépendant du cours d’une seule matière première, le pétrole en l’occurrence. Plus de 95 % des exportations vénézuéliennes sont liés à cet « or noir » que certains au Venezuela appellent un « excrément du diable » en raison des conséquences perverses qu’il a sur l’économie vénézuélienne. Le Venezuela est ainsi coutumier des cycles d’abondance et de crise. Depuis la chute des cours du baril de pétrole à l’été 2014, le pays connaît une crise économique d’une ampleur inédite. Cet effondrement du cours du pétrole se double d’un effondrement de la monnaie vénézuélienne. Lors des tentatives de renversement de Chávez en 2003, le gouvernement a mis en place un contrôle des changes mais depuis cette date, des grandes entreprises détournent celui-ci en surfacturant des importations ou en demandant des dollars subventionnés pour des importations non réalisés avec la complicité des plus hautes instances gouvernementales. Ces mesures ont entraîné un effondrement de la monnaie locale, entraînant des pénuries d’aliments et de médicaments, un cycle d’hyperinflation qui lamine le pouvoir d’achat des Vénézuéliens.

 

2) Cette crise peut-elle avoir des répercussions sur la situation géopolitique et géoéconomique de la région ?

Oui, bien sûr, parce que le Venezuela n’est pas un État marginal dans la région. A travers l’ALBA et Petrocaribe, le Venezuela a aidé plusieurs pays de l’aire caribéenne principalement avec des livraisons de pétrole subventionnés, la crise vénézuélienne tarit ce flux avec des conséquences lourdes dans ces pays. L’ampleur de la crise vénézuélienne crée aussi un flux de Vénézuéliens qui fuient leur pays, autour de 2,5 millions selon les estimations, vers la Colombie, l’Équateur, le Pérou, le Chili, le Brésil…

 

3) Quelle est la réaction des pays voisins du Venezuela ?

Les pays voisins sont divisés à l’égard de la situation vénézuélienne. D’un côté, Cuba, la Bolivie, le Nicaragua maintiennent un soutien à l’égard du gouvernement Maduro. L’Uruguay et l’Équateur demeurent dans une relative neutralité dans ce conflit. D’un autre côté, la plupart des autres pays de l’hémisphère américain, dont les États-Unis, la puissance dominante de la région, prennent fait et cause pour l’opposition vénézuélienne.

 

4) La côté de popularité du président Maduro n’a eu de cesse de se réduire depuis le début de son mandat. Est-il le principal responsable de cette crise selon vous? 

Il est responsable du maintien du détournement du système de change, même s’il n’a pas créé ce système, il est en grande partie responsable de la crise politique que connaît le pays, il est responsable de l’accentuation du modèle rentier avec la mise en place de l’Arc Minier de l’Orénoque qui confie 12 % du territoire à des multinationales étrangères pour l’extraction de divers minerais, en dérogeant au droit du travail, à celui de l’environnement et à celui des communautés indigènes. Il n’est pas responsable du modèle rentier en revanche, il existe depuis un siècle au Venezuela. Il a hérité d’un pays potentiellement en crise et ses décisions ont aggravé celle-ci plutôt qu’amoindri ses effets.

 

5) Pourquoi avoir convoqué une Assemblée Constituante ?

Nicolás Maduro a convoqué le 30 juillet dernier une Assemblée Nationale Constituante au moment où des manifestations massives étaient organisées contre lui. Il s’agissait pour lui de reprendre l’initiative politique à un moment de grande difficulté. Cette Assemblée Nationale Constituante n’a pas été convoquée par un référendum préalable, comme le prévoyait la Constitution et avait un mode de scrutin inéquitable qui favorisait structurellement la majorité présidentielle. L’opposition a ainsi boycotté le scrutin. Aujourd’hui, l’Assemblée Nationale Constituante n’a pas avancé sur la rédaction d’une Constitution mais fonctionne comme un organe supra-constitutionnel, reprend les prérogatives de l’Assemblée Nationale où l’opposition est majoritaire, ce qui est important pour le pouvoir en place pour contracter à nouveau de la dette dans un moment où le pays est reconnu en défaut partiel de paiement par plusieurs agences de notation.

 

6) Le Venezuela peut-il dériver vers un modèle dictatorial de façon progressive ?

Il y a une dérive autoritaire actuellement au Venezuela. La dépossession des pouvoirs où l’Assemblée Nationale est majoritaire, la répression de manifestations pacifiques, la criminalisation de la plupart des actions revendicatives sont autant d’indices de celle-ci. Si cette tendance de ces dernières années se poursuit, oui, on peut envisager la mise en place d’un régime autoritaire avec une forte composante militaire. L’armée constitue un des derniers atouts de Nicolas Maduro, qui la récompense grassement, un tiers du gouvernement en est issu, la direction de plusieurs entreprises nationalisées lui est confiée.

 

7) L’opposition a t-elle encore une place dans un système politique qui la réprime et la rejette sans cesse ? 

L’opposition vénézuélienne est divisée sur sa stratégie à l’égard du gouvernement. Une partie d’entre elle, dirigée par Henri Falcón, se présente à l’élection présidentielle et opte pour une stratégie conciliante avec le gouvernement, jouer le jeu des institutions, même si elle considère qu’elles sont pipées, pour parvenir au pouvoir. Une autre partie de l’opposition opte pour une stratégie insurrectionnelle, ce qui passe par s’abstenir de participer aux élections présidentielles, pour délégitimer le système politique qu’elle souhaite renverser. Ces deux stratégies sont évidemment incompatibles et ces divisions conduisent à affaiblir l’opposition.

 

8) Va t-on vers une guerre civile ? 

Ce risque était réel entre avril et juillet 2017, dans le sens où il y avait des affrontements armés entre opposants et forces de l’ordre avec des groupes armés para-gouvernementaux et pro-opposition, dans le sens où l’opposition faisait appel à une sédition des forces armées (qui si elle avait eu lieu aurait provoqué soit une guerre civile, en cas de sédition partielle, soit un coup d’État, en cas de sédition totale). Aujourd’hui, ce risque semble plus éloigné sachant qu’il n’y a plus d’affrontement armé. La menace reste cependant réelle en raison de la faible légitimité démocratique de Nicolás Maduro et des velléités insurrectionnelles d’une partie de l’opposition.

 

9) Existe-il des portes de sortie de crise à cette heure ? 

La seule réelle sortie de crise serait un redémarrage de l’économie après cinq années de récession consécutives. La récupération des centaines de milliards de dollars volés à l’État vénézuélien par le détournement du contrôle des changes précédemment décrit serait important dans ce cadre. Une réforme de la politique monétaire qui ne permet pas ce type d’enrichissement illicite serait indispensable. Une annulation partielle, voire totale de la dette vénézuélienne dans un contexte où il est difficile d’importer des aliments et des médicaments permettrait de donner un peu d’oxygène à l’économie vénézuélienne. Enfin, à long terme, il faudrait envisager une sortie du modèle rentier qui rend le Venezuela dépendant du cours très volatile de produits avec une très faible valeur ajoutée.

 

10) Le résultat étant connu par avance, les élections présidentielles du 20 mai 2018 auront-elle un véritable enjeu ?

Nicolás Maduro est favori au vu de la division de l’opposition et de plusieurs mécanismes institutionnels le favorisant mais la situation économique est tellement catastrophique qu’il est difficile de prédire précisément les réactions des Vénézuéliens. Si Henri Falcón capitalise un vote-sanction contre le président sortant, sa victoire n’est pas totalement improbable. Son projet de dollariser l’économie vénézuélienne ne me semble pas en revanche de nature à apporter une sortie de crise à la situation économique catastrophique que vivent les Vénézuéliens.