Armes chimiques, bombardement américain : que s’est-il passé en Syrie?

Quelques heures après que des armes chimiques aient à nouveau été utilisées en Syrie contre des civils, l’US Navy a bombardé en représailles une base aérienne de l’armée légitimiste à Al-Shayrat, près de la ville d’Homs. « America is back », « risque d’escalade », tout et son contraire a pu être dit sur cette opération, retour sur les faits.

Ce n’est pas la première fois que le régime de Bachar El-Assad utilise des armes chimiques contre des populations civiles depuis le début de la Révolution syrienne en 2011. En août 2013 déjà, le bombardement d’un quartier rebelle de Damas avait fait plus de 1800 morts et près de 10 000 blessés.

Là encore, il s’agissait de gaz sarin, un gaz neurotoxique inodore, incolore et volatile, 500 fois plus toxique que le cyanure. Il s’attaque au système nerveux, provoque des convulsions puis la mort par asphyxie. Pour les survivants, les séquelles neurologiques et les lésions sont définitives. Cette attaque chimique n’était que la suite de nombreuses autres dans le conflit, plus localisées, cependant moins meurtrières.

Cette attaque de la Goutha, le 21 août 2013, avait suscité une vive émotion dans la communauté internationale. La France et les Etats-Unis en tête parlant de « lignes rouges » franchies et exprimant ouvertement leur volonté d’une action militaire ciblée, principalement sur les centres militaro-industriels du pays fabriquant, utilisant ou transformant des gaz neuro-toxiques. En quelques jours pourtant, tout s’était dégonflé. Après les discours martiaux, était venu le temps de les assumer. David Cameron, malgré sept heures passées à tenter de convaincre le Parlement britannique de répondre « par une forte action humanitaire » à un « crime de guerre », s’était heurté à un refus devant l’impossibilité de pouvoir affirmer à 100% que le régime syrien était responsable de cette attaque. Les mensonges de Tony Blair ayant servi à engager son pays dans la désastreuse aventure irakienne, 10 ans auparavant, étaient encore trop frais dans les mémoires. C’est ensuite le Président Obama qui s’est adouci en annonçant, le 31 août, que « le problème était trop important pour faire sans » l’accord du Congrès, bien que rien ne l’y obligeait. Une manière de se dédouaner sans se dédire. Ne restait que la France et le Président Hollande qui avait déclaré au journal Le Monde le 30 août 2013 « Ne pas agir, ce serait laisser faire ». On connaît la suite: les Rafales de Solenzara, prêts à l’action, armés, ravitaillés attendront l’ordre présidentiel qui ne viendra pas, l’opération est annulée. L’offre russe (providentielle) de placer l’arsenal chimique syrien sous contrôle international offrait une porte de sortie honorable à tout le monde, évitait les frappes et replaçait Moscou au centre du jeu. La Syrie devait ainsi adhérer à l’OIAC (Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques), livrer ses armes et les sites les produisant en vue de leur destruction.

Les armes détruites après une année de démantèlement, la Syrie renonçant totalement à son arsenal chimique, les belligérants pouvaient ainsi continuer à se massacrer de manière conventionnelle.

Que s’est-il passé depuis? La vague d’attentats sans précédent, en Europe notamment, revendiquée par l’Etat islamique, l’expansion territoriale de ce groupe en Irak et en Syrie (puis son reflux, plus lent), l’engagement militaire d’une coalition internationale dans la lutte contre Daesh (opération Inherent Resolve pour les Américains, Chammal pour les Français) avec, notamment une campagne de bombardements aériens de longue durée et un fort appui au sol de « formateurs » et de forces spéciales pour aider les forces irakiennes à reprendre le contrôle de leur territoire. Egalement l’implication russe dans le conflit syrien, avec moins de mesure puisqu’il s’agissait de desserrer l’étau des rebelles sur Bachar El-Assad en bombardant, pilonnant et massacrant toute forme de résistance, islamiste ou non, démocratique ou non. On se souvient du siège d’Alep fin 2016 qui avait ému la communauté internationale.

Mais c’est le 4 avril dernier, dans la province d’Idleb à Khan Cheikhoun, qu’une nouvelle attaque au gaz sarin a eu lieu et a provoqué la mort de plus de 70 civils. Le régime syrien possède donc encore des armes chimiques, malgré ses engagements, malgré le démantèlement supposé intégral de ses stocks et manufactures. La Russie, fidèle alliée de Damas, accuse immédiatement les rebelles d’avoir stocké des armes chimiques sur ce site ensuite pris pour cible par l’aviation syrienne, selon les données « entièrement fiables et objectives du contrôle russe de l’espace aérien ».

Seulement, le gaz sarin ne peut se répandre après une explosion de cette sorte. C’est à une température beaucoup plus élevée que le liquide aurait chauffé pour ensuite se vaporiser et ainsi contaminer près de 400 personnes. Le type d’explosion qui ne passerait pas inaperçu, ce qui n’est pas le cas, au vu des témoignages locaux. Deuxième élément troublant, les rebelles n’ont jamais utilisé ce type de gaz complexe mais plutôt du chlore ou de l’ypérite dans des obus. Avoir une arme est une chose, avoir la capacité de s’en servir en est une autre. Enfin, plusieurs témoins affirment avoir vu l’appareil des forces syriennes larguer ses bombes, sans provoquer de gros dégâts donc. Quelques minutes après, les hôpitaux sont en alerte et reçoivent des blessés par centaines, tous présentant les symptômes d’une attaque au gaz sarin. L’attaque chimique a bien eu lieu. Des faisceaux d’indices plus que troublants, certes, mais aucun élément nouveau justifiant un changement de stratégie occidentale.

Comme à l’accoutumée, les réactions dans les chancelleries ont été une succession de protestations, de menaces, d’appels aux Nations-Unies et de condamnations. C’est ainsi que le nouveau Président américain Donald Trump, déclara que « ce que Assad a fait est terrible » et que « ce qui s’est passé en Syrie est une honte pour l’humanité …  je pense que quelque chose devrait se passer ». Le Conseil de Sécurité des Nations-Unies réuni démontra à nouveau son impuissance devant les vétos russes aux trois propositions de résolution, refusant catégoriquement de laisser reconnaître que le régime de Bachar El-Assad était responsable du massacre.

Mais c’est à la fin de cette réunion que la situation a évolué. Les deux destroyers USS Porter et USS Ross, positionnées en Méditerranée orientale lancent immédiatement après, sur ordre du Président Trump, une soixantaine de missiles de croisière sur la base aérienne d’Al Shayrat, près de la ville de Homs, cette base étant soupçonnée d’avoir servi de point de départ à l’attaque chimique. La frappe a touché les infrastructures, les hangars, les appareils, les dépôts d’armes et de munitions ainsi que les systèmes radar et de défense aérienne et avait fait l’objet d’un préavis annoncé aux alliés ainsi qu’aux Russes via la ligne de communication spéciale mise en place entre la coalition occidentale et la Russie en octobre 2015 afin de prévenir tout incident. Aucun chasseur américain n’a été déployé pour cette opération afin d’éviter les tensions et tout risque d’être abattu par les systèmes anti-aériens russes qui, bien que capables en théorie d’intercepter des missiles de croisière, n’ont pas bougé. Les communications ont donc bien fonctionné… . Aucun baraquement n’a été pris pour cible et le bombardement a fait moins d’une dizaine de victimes parmi les soldats syriens.

C’était avant tout l’outil militaire syrien qui était visé et qui a été touché. En outre 20 appareils des forces aériennes syriennes auraient été détruits selon le Pentagone.

Cette opération, ordonnée par le Président Trump, vient-elle démontrer qu’il agira là où le Président Obama a failli ? Rien n’est moins sûr. En effet, bombarder à distance une base militaire dans un pays en guerre civile est une chose, Barack Obama n’a d’ailleurs jamais hésité à faire usage de la force au Yémen, en Libye, au Pakistan, comme en Irak ou en Syrie d’ailleurs, en utilisant tous les moyens à sa disposition, des drones armés aux troupes au sol comme c’est le cas, aujourd’hui, dans le cadre de l’opération Inherent Resolve avec près de 5000 hommes déployés en Irak. En revanche, intervenir militairement au sol, dans le cadre d’une opération terrestre ou combinée comme ce fût le cas en Afghanistan en 2001, en Irak en 2003 est très différent, plus lourd, plus complexe et plus compliqué politiquement. Intervenir en Corée du Nord par exemple, serait une toute autre affaire.

Trump est un impulsif, ce n’est plus à démontrer. Il a pour autant demandé au Pentagone de lui présenter des options et il en a choisi une plutôt mesurée (parmi toutes celles qui étaient possibles), la plus efficace, la plus sobre parmi celles que l’armée américaine était en mesure de lui proposer.

A une attaque militaire, il a répondu par une frappe militaire, mesurée, cadrée, proportionnée, sans risque. Rien ne dit que les Etats-Unis de Donald Trump l’isolationniste seront prêts à s’engager davantage dans le bourbier syrien ou à ouvrir de nouveaux fronts, dans une Amérique qui se remet péniblement des guerres d’Afghanistan et d’Irak.

Ce qui est certain, c’est qu’un monde où les Etats-Unis laisseraient la main serait un monde moins sûr, pour eux en tous cas, et pour leurs alliés les plus proches comme Israël ou l’Arabie Saoudite et ça, Donald Trump le sait. Il est fort à parier qu’il n’hésitera pas, comme tous ses prédécesseurs, à faire usage de la force lorsque les lignes seront franchies. Il n’y a que le positionnement des lignes qui bouge. L’Amérique n’est pas de retour, elle n’a jamais quitté la scène.

Il ne faut pas non plus oublier le contexte politique intérieur. Donald Trump ne parvient à passer aucune de ses réformes, aucun de ses textes. Le seul domaine où sa volonté est exécutée dans l’instant, c’est dans son costume de « commander in chief ». Il est donc fort à parier qu’il en usera tout au long de son mandat, dès qu’il en aura l’occasion.

Pour autant, doit-on craindre l’escalade ? Clairement pas.

Aucun pays au monde n’est en mesure de rivaliser avec les Etats-Unis d’Amérique, sur le plan des forces en présence et des moyens. Nul ne s’y risquerait. Que peut faire la Russie ? Rien de plus qu’aujourd’hui : bloquer des résolutions à l’ONU, soutenir ses alliés et exprimer son désaccord. La Syrie n’a même pas les moyens de vaincre la rébellion seule, l’Iran ne se risquerait pas à ce jeu (le régime des Mollahs a d’ailleurs condamné à la fois le bombardement américain et l’attaque chimique d’où qu’elle vienne). Le Proche et le Moyen-Orient sont déjà une poudrière, nul n’a intérêt à la voir exploser. Les Etats-Unis et leurs alliés (Israël, Egypte, Arabie Saoudite, Jordanie) non plus.

Il est fort à parier que rien ne changera, que les combats et les bombardements continueront, que les coalitions succèderont aux sanctions mais que rien ne sera bouleversé. Le peuple syrien a encore de bien mauvais jours devant lui.