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Mai 68 sur grand écran

Mai 68
Temps de lecture estimé : 7 min

Entre Le Soldat Ryan, La Liste de Schindler, Le Pianiste, La Rafle, Lettres d’Iwo Jima ou encore Pearl Harbor, on peut pour le moins dire que nous avons été servis niveau Seconde Guerre Mondiale durant ces dernières années. La guerre du Vietnam aussi a pas mal inspiré. Elle nous a donné Voyage au bout de l’enfer, entré dans la légende comme l’un des plus beaux films des années 70. Elle a aussi permis au maestro Francis Ford Coppola d’obtenir sa deuxième palme d’or cannoise avec Apocalypse Now. Mais qu’en est-il de Mai 68 ? Ces jeunes, ce vent de liberté, ces manifestations, ces CRS, ces pavés qui en trois semaines ont réussi à bouleverser l’équilibre de la société française. Plusieurs fois évoqué sur grand et petit écran, aucune œuvre du 7ème art ne nous vient véritablement à l’esprit concernant ce «joli mois de mai» qui s’apprête à fêter son cinquantième anniversaire. La faute à qui ? La faute à quoi ? Décryptages.


Peut-on parler d’un Mai 68 ou de plusieurs Mai 68 ? Bien sûr, le vrai mois de mai, celui qui a poussé De Gaulle à envisager «d’abandonner l’Histoire» est bel et bien réel, demandez au Quartier Latin ! Il s’agit d’une crise, pas uniquement sociale mais aussi culturelle. Et à ce titre, le cinéma français a-t-il connu sa crise à lui ? On peut dire que oui. Non seulement il a connu une crise mais celle-ci l’a transformé et lui a permis d’abord d’anticiper, mais aussi d’accompagner le mouvement soixante-huitard. Derrière tout cela, deux mots: «NOUVELLE VAGUE». Derrière ces deux mots, six jeunes critiques de cinéma qui pendant les années cinquante pointent du doigt le manque de liberté accordé aux réalisateurs dans la fabrication de leurs films. Parmi ces six jeunes, deux s’apprêtent à devenir de véritables révolutionnaires dans leur domaine; Jean-Luc Godard et Frrançois Truffaut.

Mais remettons les choses dans leur contexte. En 1958 sort en salles le plus gros succès cinématographique français de l’époque à savoir Les Misérables de Jean-Paul Le Chanois. Une petite merveille qui s’avère cependant être l’incarnation parfaite du film historique à gros budget avec des moyens colossaux et une pléiade d’acteurs de légende. Face à cela, nos jeunes réalisateurs décident de montrer une nouvelle façon de produire, écrire, filmer. Ainsi, l’histoire veut que le film initiateur de cette nouvelle vague soit un film de François Truffaut intitulé Les 400 coups dans lequel un enfant se rebelle (déjà !) contre la société qui l’entoure. A travers des films tel que A bout de souffle, Le Mépris ou encore Pierrot Le Fou, la Nouvelle Vague s’installe progressivement dans le paysage cinématographique français. Les buts sont clairs: changer les mœurs, transformer le cinéma et rompre avec le passé.

Mais c’est avec un film de 1967 que Jean-Luc Godard va radicaliser sa pensée. En tant que militant très engagé, il se plaît à raconter dans le film La Chinoise l’histoire de cinq jeunes gens qui passent leurs journées à disserter sur «Le Petit Livre Rouge» de Mao Zedong ainsi qu’à étudier la pensée marxiste-léniniste. Film politique de la première à la dernière seconde, il est peut-être la meilleure analyse de cette utopie abstraite qu’est la volonté de tout détruire pour construire un nouveau monde plus juste. Sorti un an avant 1968, le film impressionne par son caractère prophétique mais il ne fait pas grand bruit et achève d’enfermer Godard dans la catégorie de cinéaste politique (peu fréquentable).

Dix ans après les événements, la Nouvelle Vague est passée de mode. Godard a changé à jamais la façon de faire du cinéma mais il n’intéresse plus grand monde. En 1978, c’est donc un autre réalisateur du nom de Gérard Oury, auteur-réalisateur de La Grande Vadrouille et des Aventures de Rabbi Jacob qui décide avec son film La Carapate de s’attaquer au mythe. S’offrant une nouvelle perspective de carrière sans Bourvil et Louis de Funès, Oury sollicite cette fois-ci Pierre Richard et Victor Lanoux pour une cavale de deux jours dans la France du mois de Mai. Commençant à Lyon lors d’une révolte carcérale, leur brève aventure se termine au Quartier Latin pendant une émeute. Fort de ses trois millions d’entrées, il s’agit là du plus gros succès cinématographique de Mai 68. Comme son grand frère Rabbi et sa «grande» sœur Vadrouille, La Carapate est une comédie d’aventures sympathiques dont la vocation principale est de faire rire. Beaucoup de gags, de casse et peu de réflexions complexes sur la politique. L’occasion de constater que les Français aiment porter un regard amusé sur leur passé pas si lointain.

Les années passent, les couleurs politiques aussi. De Gaulle s’en va, le PCF chute. La gauche arrive, puis s’en va…jusqu’en 2005. Le retour de la gauche en 2005 ? Pas vraiment ! Mais le retour du «joli mois de mai» au cinéma, oui ! Et qui plus est, par un film émouvant, voire même déchirant diront certains. Le film ? «Les Amants réguliers». Trois heures en noir et blanc. Une beauté simple d’observer une bande d’étudiants fumer de l’opium et ressentir la lourdeur de la vie. Le film de la désillusion pourrait-il s’appeler ! Il en profite au passage pour inaugurer la carrière de Louis Garrel dont la prestation est couronnée d’un César du meilleur espoir masculin à l’issue de la cérémonie de 2006.

Le quarantenaire des événements approche et un nombre infime de réalisateurs a eu le courage de s’attaquer à cette période. Mais où est donc cette fresque, comme il en existe sur beaucoup d’époques et qui nous interroge sur notre passé, qui nous rappelle que le temps a passé si vite. Cette fresque correspond-elle au film Nés en 68 ? Peut-être. Là encore, nous avons un triangle amoureux formé par Catherine, Hervé et Yves, tous les trois étudiants à la Sorbonne. Dans le feu de ces trois semaines de printemps, ils se décident à partir dans le Lot et à fonder une communauté. Tout va pour le mieux dans les premiers jours jusqu’à ce que la dure réalité des choses ne les rattrape. La communauté ne dure qu’un temps, nos amis se séparent, entament leur vie adulte et vivent au rythme de l’évolution de la société, le tout se clôturant de manière glaciale sur le fameux discours de Nicolas Sarkozy en 2007 sur la «liquidation de l’héritage de Mai 68». Emmené par une Laëticia Casta excellente, il s’agit là probablement du film le plus pertinent sur l’incapacité et surtout l’impossibilité pour cette jeunesse de réaliser leur idéal de vie. Contrairement aux Amants réguliers, l’ambiance ici n’est pas tout à fait à la nostalgie, de l’aveu même de son réalisateur Olivier Ducastel :

«Les années en question ont été difficiles. Vivre en communauté est très excitant mais très éprouvant physiquement et psychologiquement»

Il apparaît évident que le public aime aller de l’avant et ne s’attarde pas sur une des plus grosses désillusions du XXème siècle. Une bonne chose en soi. Mais si en réalité le meilleur film sur Mai 68 n’était pas français ? Si finalement le film par excellence que l’on puisse trouver sur la liberté et la jeunesse avait été réalisé aux Etats-Unis en 1969 pour 300 000 dollars ! Plus qu’un film culte, c’est le film de toute une génération. A lui seul, il a réussi à créer une nouvelle ère à Hollywood, à donner un visage au mouvement hippie, à populariser le mythe du motard californien et à élever Jack Nicholson au rang de star. Je nomme bien sûr…. Easy Rider !