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La Corse en veut.

Corse
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Jean-Guy Talamoni, indépendantiste corse, a décidé de bouder les réunions organisées à Matignon. A commencer par celle qui était prévue le 2 juillet prochain. Dénonçant “la politique de mépris” vis-à-vis de la Corse par le gouvernement, cette crise survient à un moment crucial: la réforme de notre Constitution. Les Décryptages vous propose de revenir sur les origines de ce bras de fer et les enjeux qu’il suscite.


Jean-Guy Talamoni surnommé le “Puigdemont Français” est un leader issu d’une mouvance radicale indépendantiste corse. Son combat vise à l’obtention future d’une véritable indépendance de l’île, qui deviendrait alors comme un pays à part entière. En 2017, il remporte les élections territoriales corses aux côtés de Gilles Simeoni, issu quant à lui d’une mouvance plus modérée dite autonomiste. Le but ? Obtenir un statut d’autonomie avec des pouvoirs régaliens afin de sortir de “l’assistanat” tout en restant au sein de la République française. Leur coalition baptisée “Pè a Corsica” (pour la Corse) articule un programme visant à renouer le lien avec Paris, réclamant de fait davantage de reconnaissance. Il n’est pas encore question d’indépendance, ou du moins pas avant 2021 ont conclu les deux hommes; l’objectif étant d’abord d’obtenir une pleine reconnaissance du peuple corse, de sa langue mais également l’amnistie pour ses prisonniers politiques.

Mais, en face, la réponse n’est semble pas à la hauteur de leurs espérances. Il s’avère en effet que le Président Emmanuel Macron applique une politique ferme vis à vis de la Corse. Pourtant, en février dernier, le Président, se rendant à l’hommage du préfet Claude Erignac, tué par un commando nationaliste le 6 février 1998 à Ajaccio, avait indiqué être favorable à la mention particulière de la Corse dans la Constitution. Mais il s’était opposé à la co-officialité de la langue corse avec le Français. Depuis ce temps, Jean-Guy Talamoni déplore les réunions organisées de manière succincte à Matignon selon ses dires:

“Nous nous sommes rendu compte (…) que nous ne pouvions pas avancer. Manifestement, le gouvernement avait déjà les conclusions de ce cycle de concertation avant même de le commencer” a-t-il déclaré le 25 juin sur Franceinfo.

La réforme de la Constitution admettra une reconnaissance particulière à la Corse.  

 Le 27 février, Jacqueline Gourault – ministre chargée des questions corses auprès du gouvernement – a rencontré les nationalistes afin d’établir un accord concernant l’introduction d’un article spécifique consacré à la Corse dans la constitution. Un goût de “trop peu” déjà, pour Gilles Simeoni pointant du doigt l’insuffisance de ce texte.  Pour le gouvernement, c’est l’incompréhension: l’une des rares revendications actuelles des nationalistes, celle d’une reconnaissance qui leur est propre dans la Constitution, leur a été accordée. Où est le problème ? L’article 72-5 de la constitution prévoit le strict encadrement des adaptations pouvant être décidées par les collectivités corses en lien avec “son insularité ainsi qu’à ses caractéristiques géographiques, économiques ou sociales”. L’article énonce également les limites de ce pouvoir d’adaptation:

 

“Ces adaptations peuvent être décidées par la collectivité de Corse dans les matières où s’exercent ses compétences et si elle y a été habilitée, selon le cas, par la loi ou le règlement”.

Les revendications locales vers plus d’autonomie ou en faveur de l’indépendance ont avivé le souhait de doter la Corse d’un statut spécifique depuis longtemps déjà. Certains indépendantistes ou autonomistes dénoncent le fait que depuis aussi  longtemps rien ne change véritablement pour eux. L’article actuel de la Constitution indique que la Corse est une collectivité au statut particulier. Ce que l’on qualifie de “collectivité corse” est ainsi dotée d’une Assemblée de Corse – dont Jean-Guy Talamoni est l’actuel président – et de compétences assez étendues. Ce statut régional anticipé a perdu de son originalité avec la fixation des règles de fonctionnement des autres régions métropolitaines (loi du 6 janvier 1986). Plus récemment, en 2016, des ordonnances portant sur diverses mesures institutionnelles relatives à la collectivité de Corse,  ou encore sur diverses mesures électorales applicables en Corse complétaient les règles budgétaires, financières, fiscales et comptables applicables à la collectivité de Corse. Des avancées que d’autres régions peinent encore à obtenir.

 

Du bras de fer au divorce ?

   Cette expression, nous la devons à Jérôme Fourquet, politologue dirigeant du département «Opinion & stratégies d’entreprise» de l’Ifop. En 2017, il publie “La nouvelle question corse” (éd. de l’Aube). Pour ce spécialiste, la question de l’indépendance n’est pas encore fondée. Lors des événements en Espagne, où les manifestations indépendantistes de la Catalogne bouleversaient le système politique, les questions d’indépendance régionale refaisaient surface en France concernant la Corse. Dans son ouvrage, Jérôme Fourquet rappelle que les positions les plus radicales, c’est à dire prônant l’indépendance de l’île de beauté, sont minoritaires.

En effet, dans un entretien récent sur France Culture, l’auteur insiste sur le fait que les négociations actuelles portent avant tout sur des avancées symboliques concernant l’existence d’un peuple corse:

“Les nationalistes se sont vite rendu compte que le gouvernement campait sur une position ferme: celle de reconnaître que l’on peut adapter à la marge la Constitution et reconnaître techniquement la possibilité pour la Corse d’adapter certaines règles au contexte local mais en aucun cas d’aller vers une reconnaissance politique d’une entité proto-souveraine qui serait celle d’un peuple corse. C’est le point de discorde actuel.”

En effet, les avancées peuvent être de tout ordre, si les Corses n’obtiennent pas davantage de considération, les discussions seront tendues. Les nationalistes s’insurgent du fait que cela n’aille pas assez vite, pas assez loin.

Pour l’heure, le dialogue est au point mort. Par conséquent, le bras de fer s’intensifie mais le divorce est loin d’être effectif et les volontés d’indépendance demeurent minoritaires bien que réelles. Si le dialogue n’aboutit pas, le risque d’augmenter les tensions et leur intensité surgira, accroissant de facto le caractère sensible du dossier. D’où l’urgence d’agir.

Crédit Image: www.corse.fr