Dans l'actu ! Politique

L’interview du président Macron : que retenir ?

Macron
Temps de lecture estimé : 9 min

La forme évolue, moins lisse, plus vive aussi, mais le fond, lui, reste le même. Dimanche 15 avril, 20h35, le Président de la République Française est apparu sur la chaîne d’information BFMTV, en association, pour l’occasion, avec RMC et Médiapart. Après une interview controversée sur TF1 jeudi dernier pour la “connivence” reprochée par certains entre Jean-Pierre Pernault et le chef d’Etat, ce dernier a dû se plier à un exercice plus mouvementé de questions-réponses face aux figures emblématiques d’Edwy Plenel et de Jean-Jacques Bourdin. Au-delà des formules-chocs et des échanges électriques, que retenir ?


Une forme en rupture avec l’histoire de la République

 

Sans l’ombre d’un doute, la forme prise par cette intervention télévisée du président rompt nettement avec la déférence médiatique entretenue depuis des décennies par les journalistes à l’égard de la fonction présidentielle. D’abord, par le choix même du lieu pour la réalisation de cette interview. Symbole d’un refus clair de la part d’Edwy Plenel et de Jean-Jacques Bourdin de s’entretenir au sein du palais de l’Elysée, pour des motifs évidents de risque de biaisement de la discussion, la désignation du Théâtre National de Chaillot comme place de l’échange est aussi vecteur d’une autre dimension. En effet, c’est dans cet édifice, place du Trocadéro à Paris, en 1948, qu’a été adopté la Déclaration universelle des droits de l’Homme, genèse du droit international que nous reconnaissons aujourd’hui et qui est au coeur des débats d’actualité depuis les frappes de la coalition occidentale Etats-Unis/Royaume-Uni/France en Syrie.

Plus encore, c’est la nature des questions et de leurs formulations qui semblent marquer un tournant dans la manière dont un chef d’Etat est interviewé. Aux oubliettes la révérence passée où l’on avertissait par avance des interrogations posées, les modifiant à la marge selon le bon vouloir de l’homme politique, cherchant surtout à ne jamais le contrarier. Voici venir le temps des questions véritablement critiques, de journalistes tentant de se mettre à la place de leurs concitoyens et de la volonté de mettre un terme à la collusion entre médias et pouvoir. En témoigne la manière dont les deux journalistes ont interpellé le chef d’Etat : au risque de choquer certains, Plenel comme Bourdin ont pris le parti d’appeler le président directement par son nom et prénom, faisant ainsi fi de son statut de dirigeant de la nation. Un signe fort qui a d’ailleurs marqué bon nombre de journaux, les unes et autres articles se concentrant davantage sur l’originalité de la forme que sur les propos du président. Si l’on peut effectivement regretter les invectives inutiles et les bousculades dramatiques à la manière de la question de Jean-Jacques Bourdin qui, au lieu d’élever l’échange en le rendant plus objectif, le rabaisse, on peut au moins se féliciter de voir qu’un entretien honnête, dénué de tout rapport de force, peut encore exister dans notre République :

“Est-ce que vous n’êtes pas dans une illusion puérile de toute-puissance?”

Pourtant, un paradoxe subsiste : c’est l’Elysée elle-même qui a commandé cette entretien et qui, par la voix du Président Macron, a repris le même rendez-vous pour dans un an. La posture de défiance dans laquelle se sont placés les deux interviewers était pourtant prévisible. Aucun de ces deux intervenants n’est connu pour leur douceur à l’égard des politiques leur faisant face. Alors, la question n’appelle pas de suspense : pourquoi ?  Pourquoi avoir choisi deux journalistes susceptibles de mettre le Président en difficulté alors même que M. Macron a pour habitude de trier sur le volet ses interlocuteurs, souhaitant régner en maître absolu sur sa communication ? De deux choses l’une.

D’abord parce que Emmanuel Macron avait pris l’engagement de se confronter de nouveau à la rédaction de Médiapart, promesse tenue par l’intermédiaire de la présence d’Edwy Plenel, président et cofondateur du média. Si le format varie par rapport au précédent, il n’en demeure pas moins que l’engagement a été respecté. Mais c’est surtout par goût du président pour ces joutes verbales qui lui permettent à la fois de toucher un électorat différent, le public de Jean-Jacques Bourdin étant traditionnellement une cible “populaire” avec laquelle le chef d’Etat a grande peine à rentrer en connexion, tout en s’adressant à ses propres partisans en démontrant sa force de conviction et sa “constance” permanente. Une double-opération donc, non loin du “en même temps” si cher à notre président.

D’autant plus que l’entretien ne s’est en rien résumé à de simples questionnements quant à la vision de l’action publique que souhaite continuer à défendre Emmanuel Macron, un an après son élection. Il a en effet eu aussi le mérite de poser distinctement les doutes entretenus par une partie des Français à l’égard de la politique menée depuis son accession au pouvoir en permettant, dans le même temps, au président d’exprimer sa position face à ces hésitations. C’est donc sous la forme d’une “évaluation” nuancée et débattue que s’est établie cette interview.

 

Un fond inchangé, si ce n’est moins précis

 

Si la forme incarne une certaine évolution par rapport au passé, le président ayant été cette fois-ci poussé dans ses retranchements, sur le fond, le message reste le même. Ainsi, bien que le chef d’Etat “entend les colères de ce pays”, il se refuse à croire qu’une convergence des luttes est en marche et entend bien mener ses réformes à leur terme. Les Décryptages vous présentent les trois thèmes centraux de l’émission, les autres ayant déjà été abordés au cours de l’entretien de jeudi :

 

Sur la question syrienne :

La France et ses alliés n’ont pas déclaré la guerre à Bachar Al-Assad”. Comme attendu, le Président de la République a justifié l’intervention militaire en Syrie ayant conduit à des frappes lourdes de la nuit du 13 au 14 avril sur des lieux de production et/ou d’utilisation d’armes chimiques.

“Cette décision, la France l’a prise sur le principe dès dimanche dernier, 48 heures après les premières traces d’utilisation d’armes chimiques dans la Ghouta orientale. Elle est conforme aux engagements que nous avons pris.”


Pour le chef d’Etat, elle s’inscrit dans “le cadre strict d’une légitimité internationale” et ne correspond en rien à un “acte de guerre” selon les termes de Plenel mais seulement à un “acte de représailles” nécessaire au vu des circonstances. Néanmoins, Emmanuel Macron a tenu à nuancer ses propos en affirmant comprendre “qu’on n’obtient pas la paix en faisant des bombardements”

 

Fiscalité: fraude, verrou de Bercy et ISF

Deuxième temps fort de l’interview, le président de la République a également dû répondre sur sa vision de la fiscalité à court et à long-terme. Premièrement, sur la question de l’optimisation fiscale, les deux interviewers, avec des exemples concrets en renfort, ont questionné Emmanuel Macron sur la frontière de plus en plus tenue entre les modalités de cette “optimisation” et ce qui relève directement de la fraude fiscale. Spécialiste de la question, ayant occupé le ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique de 2014 à 2016, l’homme d’Etat a affirmé “Ce que vous qualifiez de fraude fiscale, ce n’est pas pénalement puni par la loi”. Il a par ailleurs rappelé sa volonté de faire converger les normes fiscales européennes, potentiel vecteur d’une consolidation de la solidarité entre les pays membres de l’Union et de la fin de la compétition sans relâche au moins-disant social entre ces derniers.

Ensuite, le président de la République, face aux critiques lancées par Plenel sur ce système “qu’on ne comprend pas”, a choisi de défendre le statu quo sur le verrou de Bercy, laissant la prérogative des poursuites fiscales au gouvernement, charge relevant pour les autres délits du ressort d’un procureur, considérant que “le président de la République ne donne aucune instruction en matière de contrôle fiscal”. Il s’engage toutefois à demeurer “intraitable en matière de fraude fiscale”.

Enfin, relativement à la question de l’ISF, Emmanuel Macron a choisi d’assurer qu’il n’avait “pas fait de cadeau”, ne croyant d’ailleurs pas à la théorie du ruissellement (théorie économique selon laquelle favoriser les plus riches ménages génèrerait, par ruissellement, également des bénéfices pour les classes moyennes et pour les plus modestes du fait des investissements réalisés dans l’économie et des emplois créés).

“J’assume totalement les gestes fiscaux faits sur l’ISF. Le but, c’est quoi ? De garder les talents, de les attirer et de permettre de réinvestir dans notre économie.”

 

Santé : dépendance et création d’un “cinquième risque”

Point important car il revêt une nouveauté dans le discours du président : la prise en charge de de la perte d’autonomie des personnes âgées par le système de protection sociale est désormais une piste envisagée par le gouvernement.

Bien que cette proposition n’apporte rien de novateur dans le débat public, Nicolas Sarkozy l’ayant déjà appelé de ses voeux dès 2007, puis ayant étant reprise par le gouvernement Ayrault à travers la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement, sa mise en oeuvre n’a toujours été que partielle et jugée hautement insuffisante par les acteurs de la lutte contre les risques de la dépendance.

“On vit de plus en plus longtemps en bonne santé. Mais se crée sous nos yeux un âge de la dépendance, où on retombe dans une forme de vulnérabilité. Au début comme à la fin de la vie, c’est la collectivité nationale qui va devoir le prendre en charge. C’est un nouveau risque [pour la Sécurité Sociale] qu’il va falloir construire”

Or, une vingtaine de députés de la République en Marche ont déjà déposé en mars dernier, avant même les pistes avancées par le gouvernement, une proposition de loi en ce sens, se fondant sur deux enjeux majeurs rappelés par le président dimanche : l’augmentation du nombre de personnes âgées de plus de 85 ans et l’explosion des dépenses de prise en charge de ces personnes.