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Donald Trump : Le feu et la fureur, un livre pour rien ?

Le feu et la fureur
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C’était il y a six mois… Et c’est déjà de l’histoire ! Nous trouvons ici de nouveau face au miroir de notre époque ? Celle de l’éphémère où le sensationnel prend le pas sur la vision à long terme ? Certainement trop philosophique. Mais force est de constater que depuis janvier dernier, le sulfureux «Le Feu et la Fureur» de Michael Wolff relatant les premiers mois de Donald Trump à la Maison-Blanche a revu ses ambitions de «livre du siècle» à la baisse. Décrivant en l’espace de 370 pages un président incompétent, mal entouré et dangereux, le livre caracole en tête des ventes dès sa sortie pour atteindre les deux millions d’exemplaires vendus seulement un mois après sa sortie. Explosif, aberrant, drôle mais surtout effrayant, l’ouvrage fait la synthèse de nombreuses rumeurs courant sur la vie du Président depuis son investiture un an auparavant et est même annoncé comme un possible outil quant à la destitution de celui-ci. Six mois après, quelques mises au point s’imposent. Pourquoi un tel succès ? L’onde de choc qu’il a provoqué a-t-elle été surestimée ? Sa place est-elle au rang de simples best-sellers ? Décryptages…


Michael Wolff. Sachez-le, ce nom a provoqué une colère noire du Président des Etats-Unis un soir de janvier. Rien d’inquiétant lorsque l’on sait que depuis un an, Donald Trump passe une grande partie de son temps à constamment s’apitoyer sur le sort que lui réservent les médias. Pour cela, il regarde grandement la télévision. De la fin de l’après-midi jusqu’à tard dans la nuit avant de reprendre le lendemain pendant une partie de la matinée. Entre temps il travaille, quatre ou cinq heures par jour environ. Pendant ces cinq heures, il écoute quelques conseils de ses collaborateurs, se laisse complimenter par la totalité d’entre eux avant de leur rendre – avec parcimonie – leurs louanges. Et oui, vous pouvez peut-être vous vanter de travailler davantage que l’homme le plus puissant sur Terre ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est de tas d’anecdotes de la sorte dont ce livre est truffé. La palme d’entre elles, la désormais mythique Trump Room. En dehors du fait que le nouveau Président ait exigé un écran de télévision supplémentaire dans sa chambre, un détail non négligeable lorsque l’on sait qu’il y passe probablement plus de temps que dans le Bureau Ovale, le Président s’est insurgé contre une employée ménagère qui avait eu le malheur de ranger une de ses chemises qu’il avait laissé par terre : «Si ma chemise est par terre, c’est parce que je veux qu’elle soit par terre.» Croustillant n’est-ce pas ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que son auteur Michael Wolff ne pensait rien trouver de tout cela au tout début de sa longue série d’entretiens, plus de deux-cent au total en l’espace de dix-huit mois avec un même constat accablant pour chaque personne proche de Trump interrogée; il n’a ni la volonté ni la capacité pour diriger le pays.

A la question «quels sont les trois mots que vous utiliseriez pour décrire le Donald Trump qui vous a été raconté ?», Michael Wolff répond: «égoïste, égocentrique, d’humeur changeante». La messe est dite. Né en 1953 dans le New Jersey, il vient certainement de signer l’ouvrage qui fera sa postérité. Vieux routier du journalisme, il collabore régulièrement avec «Usa Today», «Vanity Fair» ou encore «The Hollywood Reporter». Spécialisé depuis plusieurs années en politique, en économie et en médias, les surnoms peu flatteurs à son égard ne manquent pas: «pas très conventionnel», «piranha médiatique», «langue de vipère». Sa réputation de chasseur de magnats au fait de leur gloire ne fait pas l’unanimité même parmi ses propres collègues. N’hésitant pas à solliciter son fils de huit ans pour qu’il se lie d’amitié avec celui d’un célèbre financier dans le but de lui soutirer des informations, Wolff ne se définit pas comme un journaliste à proprement parlé mais comme un écrivain dont l’ambition est de raconter sa version de l’histoire Trump, celle de notre époque. De ce point de vue, difficile de lui donner tort. A l’heure où les attentes sur les Etats-Unis sont grandes, l’entourage présidentiel ne cesse de se déchirer en interne sous les ordres d’un Président qui ne se sent peu voire pas concerné. En première ligne, Ivanka Trump, fille adorée de son père, le roi Donald, et son mari Jared Kushner. Souvent jugés comme incompétents et cyniques à souhait dans leurs postes respectifs de haute conseillère et de chargé de mission au Moyen-Orient, beaucoup se demandent encore pourquoi ils n’ont pas continué leurs carrières dans les affaires où leurs sens marketing et commercial a fait leur célébrité. Face à eux, Steve Bannon ou Steve le terrible si vous préférez. Ancien patron d’un média d’extrême droite, il a été le plus influent conseiller du Président durant la première année de son mandat jusqu’à son départ en août 2017. Son principal objectif en dehors de prendre les décisions à la place du Président, discréditer le couple Jared-Ivanka aux yeux de tous. Entre temps, l’affaire de l’ingérence russe et les tweets quotidiens du Président qui réduisent à néant les efforts diplomatiques de son équipe. Voilà pour le tableau.

Mais pourquoi un succès si immense pour ce livre comme il en existe un dizaine sur le personnage ? Grâce au Président lui-même. Quelques jours avant sa parution, seule une minorité de personnes a connaissance du contenu de ce livre. Mais le très réfléchi Donald Trump prend une grande décision; s’insurger de la publication de ce livre par un tweet incendiaire dans lequel il raconte que tout n’y est que mensonge et qu’il va poursuivre son auteur. En quelques heures, le monde entier s’intéresse au livre qui inquiète tant le Président, lui accordant ainsi une publicité inespérée. «Merci monsieur le Président !» dira Michael Wolff. Dans les jours suivant la publication, le monde apprend que le Président a même tenté d’interdire la publication du livre ce que l’éditeur Henry Holt a contourné en avançant la date de sortie. Quant aux menaces de poursuite, elles se sont avérées vaines quand le Président ou plutôt ses avocats se sont aperçus qu’il est impossible juridiquement de diffamer ou d’atteindre à la vie privée de la présidence des Etats-Unis. Comme Wolff le dit lui-même: «Ce que Trump dit est rarement lié à ce que Trump fait».

Dans les semaines suivant la publication, de nombreux témoignages apparaissent concernant le fonctionnement chaotique de la Maison-Blanche. Une prise de conscience, c’est essentiellement ce que le livre a provoqué. Dans son livre, Wolff évoque les départs en cascade de nombreux collaborateurs déboussolés par un désordre que personne n’avait raconté avant lui. Grâce à lui, on y voit plus clair car rappelons le, l’idée initiale de Trump au début de sa campagne est non pas de devenir l’homme le plus puissant au monde mais «l’homme le plus célèbre au monde» comme il le dit lui-même. Une campagne présidentielle serait une occasion rêvée pour promouvoir sa marque et par la suite lancer son propre réseau de chaînes de télévision comme il l’envisage. Aux vues du bilan d’Obama majoritairement jugé réussi et de sa popularité, tout laisse à penser que la totalité de ses chances sont compromises. Mais face à une Hillary Clinton trop préparée, trop rigide, trop technocrate et surtout trop détestée, le côté «je me fiche du système» de Trump finit par l’emporter au grand dam de son équipe, incrédule devant une élection qu’ils ont tout fait pour perdre. «Le Feu et la Fureur» a au moins brisé ce tabou. Désormais, les anciens collaborateurs n’ont plus peur de parler.

La fameuse côte de popularité maintenant. A-t-elle subi une forte baisse suite à toutes ces révélations ? Absolument pas. Trump est peut-être le président le plus impopulaire de l’histoire moderne des Etats-Unis mais il dispose d’un noyau très dur d’électeurs représentant en moyenne 35% de l’électorat et qui lui sont toujours favorables. La vérité est que ses plus fervents soutiens apprécient beaucoup son non-conformisme et son non-professionnalisme. Le livre de Wolff ne peut donc normalement que favoriser leur opinion. Quant aux autres, autrement dit ceux qui le détestent, il ne font que s’indigner un peu plus. Le magazine «The Atlantic» a tout de même provoqué un mini-débat de deux semaines sur des supposés problèmes neurologiques du Président. La raison, une scène relatée par Wolff dans laquelle Trump n’aurait pas reconnu de vieux amis lors d’une soirée en Floride. Rien de nouveau lorsque l’on sait que ses soit-disant troubles de la mémoire font les choux gras de la presse depuis le début de la campagne.

Plus important tout de même, certaines révélations au sujet de l’ingérence russe auraient pu relancer l’enquête alors au point mort. Il n’en a rien été. Wolff a fait état d’une réunion au cours de l’année 2016 à la Trump Tower en présence de Jared Kushner et d’avocats russes afin de trouver un moyen de déstabiliser Hillary Clinton. Personne excepté Wolff n’est sûr du déroulement de cette réunion. Aucune nouvelle procédure n’a suivi cette révélation. Rafael Jacob, chercheur spécialisé en politique américaine résume bien les choses: «le livre constitue un fil conducteur entre les différentes histoires parues dans les journaux». Il peut s’avérer très utile pour ses futurs adversaires politiques afin d’anticiper son comportement et mieux le contrer, dans la mesure où l’on sait désormais qu’il croit plus que tout en ses qualités de showman, qu’il ne prépare rien et qu’il improvise tout. Pour le reste, il ne permettra à personne d’aller à l’encontre de la légitimité qui est la sienne, celle de la démocratie et donc de le destituer, la procédure de l’impeachment étant bien plus complexe qu’un simple livre. De même qu’il n’aura en rien contribué à rétablir les relations entre le président et Steve Bannon désormais brouillés, ce dernier rassemblant le peu de forces qu’il lui reste pour présenter quelques candidats de son mouvement aux élections de mi-mandat voire pour lui même se présenter directement contre le Président en 2020. Rien de plus, rien de moins. Comme le dit Michael Wolff: «Je savais avant d’écrire mon livre que bonne ou mauvaise, Trump serait une incroyable histoire.» Il n’aura pas été déçu.