Culture

La communauté gréco-américaine : naissance et évolutions

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Chaque jour, de nombreux migrants –pour la plupart syriens- rejoignent l’île grecque de Lesbos afin de fuir la guerre civile ravageant leur pays natal. Cette arrivée massive de réfugiés sur le sol grec nous donne l’occasion de nous intéresser à l’une des diasporas les plus connues que fut celle des Grecs. Celle-ci s’est étendue à travers les siècles sur l’ensemble de la planète. Lorsqu’on se penche sur les chiffres évoqués dans les statistiques, on peut remarquer que les Etats-Unis représentent la nation où les Grecs ont le plus migré. On peut alors s’interroger sur les raisons qui ont conduit la population grecque à émigrer aux Etats-Unis et sur l’évolution, au fil du temps, de cette diaspora. Mais il ne nous faut pas oublier qu’il s’agit là de la naissance d’une culture tout à fait particulière, savant mélange de traditions et d’adaptations.


L’arrivée grecque en Amérique: pourquoi et comment ?

Au 16ème siècle, les seuls Grecs ayant foulé le sol de ce que l’on nommera plus tard les Etats-Unis étaient des marins, chargés de mission lors d’expéditions. Le premier d’entre eux serait arrivé en 1528 et se nommerait Don Theodoro. Un autre de ces navigateurs, le capitaine Juan de Fuca, parti à la recherche d’une voie maritime afin de relier l’Océan Atlantique à l’océan Pacifique, laissa une empreinte dans la géographie du pays en se noyant dans ce que l’on nomme aujourd’hui le détroit de Juan de Fuca, frontière entre le Canada et les Etats-Unis. L’arrivée des Grecs aux Etats-Unis fut clairsemée. Les ambitions de chacun étaient diverses (marins, marchands de coton, étudiants, etc) et le choix de leur localisation géographique en témoignait. De la deuxième moitié du 19ème siècle juqu’aux années 1920, les migrants grecs arrivant aux Etats-Unis étaient à 90% des hommes. Ces-derniers attendaient d’avoir un capital financier et un patrimoine nécessaires afin que leurs familles puissent les rejoindre.

Les Grecs s’inscrivent eux aussi dans la vague européenne qui déferla sur les Etats-Unis durant cette période afin de quitter la misère et de tenter leur chance dans « le pays de la liberté ». Travaillant tout d’abord majoritairement dans le domaine ouvrier, les domaines professionnels variaient selon la position géographique. Dans l’Ouest des Etats-Unis : 30000 à 40000 travailleurs grecs travaillent comme mineurs fondeurs dans la région des Rocheuses mais aussi parfois en tant qu’ouvriers de chemins de fers dans l’Utah ainsi qu’en Californie. C’est d’ailleurs dans cet état qu’en 1910 la communauté grecque était la plus importante, représentant à elle seule plus de la majorité de la population californienne. A l’est du pays, en Nouvelle– Orléans, on constate aussi une forte communauté grecque. C’est d’ailleurs là que sera fondée en 1864 la première Église orthodoxe américaine de la Sainte trinité. Les années 1920 furent une période d’espoir pour la communauté grecque qui vit apparaître en son sein l’essor d’une classe moyenne bourgeoise, propriétaire de petits commerces.

Cette volonté, propre au peuple grec, de tendre vers la réussite est appelée «Zorba». Cet état d’esprit entraînera un rapide essor économique amenant alors les femmes restées au pays à rejoindre leurs compagnons aux Etats-Unis. En Nouvelle Angleterre et dans le Massachussetts, des usines de textile emploient de nombreux salariés immigrés, Grecs pour la plupart. La ville de Lowell en est un parfait exemple. En 1906, est érigée une église orthodoxe qui témoigne de la forte présence de l’identité hellénique dans la ville qui sur ses 100000 habitants en 1910, en comptabilise 20% d’origine grecque. La ville devient en 1920 la troisième ville états-unienne avec la plus grande communauté grecque.

Le Nord-Est américain voit progressivement s’installer une grande communauté sur son territoire. Dans les villes nord-américaines telles que New York, Chicago ou Boston s’établissent de nombreuses « villes grecques ».

Depuis les années 1920 jusqu’en 1980

De 1920 à 1945, ce sont plus de 30000 Grecs qui rejoindront les Etats-Unis. A la suite de la Guerre italo-grecque -ayant débuté en fin d’octobre 1940- et de la Guerre civile grecque, de nombreux Grecs fuiront leur pays dévasté et viendront s’installer sur le territoire américain, renforçant ainsi davantage l’importance de la communauté gréco-américaine.

A partir des années 1960, une revendication de leurs origines se mit en place au sein de la population gréco-américaine, désormais plus importante. Le développement de cette fierté d’appartenance, que les Grecs nomment « philotimo » accompagne l’essor de cette communauté à la fois sur le plan économique et sur le plan culturel américains.

Que résulte-t-il de ce «mélange de cultures» ?

En 2010, les Gréco-Américains ne représentaient pas moins de 0,4% de la population américaine, soit 1 316 074 citoyens américains d’origine grecque.

L’histoire de l’Atlantis, un média particulier

L’importance du nombre de migrants grecs à la fin du 19ème siècle aux Etats-Unis fut telle qu’elle entraîna la création 1893 par un descendant de la famille noble grecque des Vlatos, d’un journal se destinant tout particulièrement à cette partie de la population. C’est grâce à ces derniers que l’Atlantis put paraître chaque jour en grec sur le territoire américain jusqu’en 1973.

Audiovisuel et littérature

Les traditions plus ou moins anciennes de la civilisation grecque, ont su fusionné à travers la récente culture populaire américaine à travers des séries telles que « Arni » dans les années 1970, « Kojak » mais aussi des films tels que « Mariage à la grecque » ou « L’Exorciste » dans lequel l’un des pères exorcistes est d’origine grecque. Il existe également depuis dix ans un festival du cinéma grec à New York. On note par ailleurs la description du mode de vie gréco-américain par le biais de shows télévisés comme le sketch « The Olympia Cafe» qui était diffusé au début de la célèbre émission « Saturday Night Live ». Le domaine de la littérature laisse aussi des marques laissées par la culture grecque sur celle des Etats-Unis avec le prix Pulitzer remporté par Jeffrey Eugenides en 2003 pour son roman Middlesex évoquant l’histoire d’une famille grecque de Détroit mais aussi dans un autre genre, la création par la maison d’édition de bandes dessinées Marvel d’une héroïne du nom d’Elektra Natchios, fille d’un ambassadeur grec, ayant une grande maîtrise des arts martiaux .

Le domaine associatif

Aux Etats-Unis, de nombreuses associations d’intégration des citoyens américains d’origine grecque se créent. Parmi elles, l’Association Américaine Hellénique Éducationnelle Progressive première association aidant à l’américanisation de la population migrante qui était sollicitée à s’adapter au mode de vie américain face à l’influence du sectarisme du Ku Klux Klan en transmettant aux enfants de migrants grecs les valeurs hellénistiques composant la vie civique américaine telles que la liberté ou la démocratie. On retrouve parmi ces associations le Comité Hellénique Américain de l’Institut des Affaires Publiques se définissant comme une organisation juridique composée d’avocats chargés de défendre les intérêts de la communauté gréco-américaine.

Le marché de l’emploi

 

Dans le domaine du commerce, les Grecs se sont davantage restés fidèles à leur riche héritage culinaire avec la généralisation de boutiques de fabrication et de vente de sucreries puis de restaurants. On compte à environ 600 le nombre de « diners » gérés par des citoyens d’origine grecque créés durant la période de forte expansion économique des Trente Glorieuses sur l’ensemble de l’aire urbaine métropolitaine de New York. Le «Tom’s Restaurant» en est le symbole le plus célèbre. Cependant, sur le marché de l’emploi, on observe une hausse du nombre de diplômés au sein de la communauté gréco-américaine privilégiant les études à la poursuite du commerce familial. On peut établir une corrélation entre le choix des études et les origines de ces étudiants qui se dirigent fréquemment soit vers la rhétorique en étudiant le droit et en devenant avocats, soit vers la médecine, soit vers les lettres ; toutes ces disciplines ayant un ancrage fort dans la culture grecque. De nombreuses universités se sont adaptées à cette demande. Notamment celles situées dans des villes telle que la où la population grecque constitue une part importante, poussent de nombreux étudiants à s’intéresser à leurs racines grecques à travers la présence d’associations universitaires basées sur la recherche de l’histoire grecque et la promotion des liens entre la Grèce et les Etats-Unis.

Quelles places occupent la religion et la femme ?

A partir de la 3ème génération d’immigrants, la condition de la femme a commencé à évoluer. Sa communauté est encore très conservatrice et attend encore d’elle qu’elle occupe dignement sa place de femme au sein du foyer en se mariant de préférence avec quelqu’un de la communauté et en élevant correctement ses enfants. Il reste cependant encore très dur pour une Gréco-américaine de faire concilier harmonieusement ses deux cultures si celle-ci tend à suivre le mode de vie américain progressant du point de vue de la libération de la femme et de l’égalité hommes-femmes.

Les sacrements religieux tels que les baptêmes, les fiançailles, les mariages et les funérailles sont toujours célébrés au sein d’une église grecque orthodoxe (en grec, le « khita ») de manière traditionnelle. L’Eglise orthodoxe demeure ainsi un acteur important dans la vie des Gréco-Américains. C’est d’ailleurs elle qui fut à l’instigation de la création d’associations en charge d’aider les populations grecques sur le sol américain. Désormais ses missions se limitent à l’organisation des événements religieux tenant parfois du folklore afin de préserver l’identité culturelle grecque au sein de la communauté tels que la « Greekfest », fête nord-américaine annuelle de la communauté grecque. La fête de l’Epiphanie, appelée plus communément la « Théophanie », est célébré dans de nombreuses villes ayant une forte propension de personnes ayant des ascendants grecs. Ainsi chaque année, après un jeun d’une journée, de nombreux jeunes garçons gréco-américains, plongent dans l’eau glacée d’un fleuve afin d’y récupérer une croix lancée par l’évêque. A Talmon Springs, ce sont près de  cinquante adolescents âgés de treize à dix-huit qui participent chaque année à l’événement.

La population gréco-américaine aujourd’hui

Depuis l’adhésion à l’Union Européenne de la Grèce en 1981, sept ans après la chute de la dictature des colonels, le nombre de citoyens américains revenus en Grèce composé en majeure partie de Gréco-Américains est estimé à 72 000.

Cependant, depuis peu ,de nombreux citoyens gréco-américains qui étaient revenus en Grèce afin de se rapprocher de leurs sources originelles se sont vus contraints de rejoindre les Etats-Unis, pays dont ils possèdent aussi la nationalité afin de fuir la crise économique qui sévit depuis une dizaine d’années sur l’ensemble du territoire hellénique. Actuellement, nombre de Gréco-Américains reviennent dans le pays qu’ils avaient quitté, en majeure partie pour des raisons économiques. Le phénomène se caractérise particulièrement à New York. C’est ce que démontre l’article du journal Le Monde « Une nouvelle vague d’immigration réanime Little Greece à New York » qui déclarait le 24 mars 2012 –la veille de la fête nationale de l’Indépendance du pays- que l’association de l’Immigration Advocacy Services du quartier grec de la ville, nommé aussi Astoria, y a recensé de 2006 à 2011, le nombre de visiteurs grecs débarquant à l’aéroport JFK avait augmenté de 20%. Les Gréco-Américains étant restés et ayant prospéré sont partis vivre dans des quartiers plus chics de la ville et le tiers d’habitants revenus sur le territoire hellénique ont laissé s’installer une population davantage « métissé[e] et latino », déstabilisant ainsi la nostalgie des migrants hybrides.