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Allemagne : le très contesté accord de gouvernement

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Angela Merkel a-t-elle enfin réussi ? Depuis les élections législatives du 24 septembre 2017, qui n’avait donné aucune majorité concrète aux principaux partis allemands, la chancelière n’arrivait pas à obtenir un accord de coalition en vue de former un nouveau gouvernement, condition indispensable pour éviter de nouvelles élections. Merkel semble y être arrivé mercredi 7 février avec le contrat de gouvernement regroupant le CDU-CSU son parti et le SPD. Cependant cet accord ne fait pas l’unanimité au sein du CDU-CSU et SPD. Retour sur le contenu de cet accord et sur les raisons de ce vent de contestation à l’intérieur des partis concernés.


Les principaux points de l’accord

Quand on lit l’accord de 177 pages on s’aperçoit que la chancelière a dû faire des concessions importantes à la gauche. La concession qui a attiré le plus d’attention et qui a suscité une vague d’indignation au sein du CDU concerne l’attribution de l’important ministère des finances au SPD. C’est le très modéré Olaf Sholz, maire de Hambourg, qui devrait en hériter et ainsi tirer les cordons de la bourse. Il devrait remplacer le très rigoriste Wolfgang Schäuble.

Sur le plan économique, l’accord prévoit une politique d’investissements, ce qui satisfait la gauche. Le SPD était en faveur d’une relance économique nourrie par les excédents budgétaires, qui ont nettement grimpé depuis quelques années pour établir un record inédit en 2017 (38.4 milliards d’euros en 2017, pour 19,4 milliards d’euros en 2015). L’Allemagne investira donc 6 milliards dans l’éducation et la recherche ,12 dans la généralisation du haut débit,12 dans la politique familiale et 4 dans le logement social. Néanmoins le CSU est gagnant sur les allégements d’impôts: 10 milliards d’euros prévus d’ici 2021 et sur le maintien du budget à l’équilibre, le principe du « zéro noir » (Schwarz Null).

En termes d’immigration, l’avantage est aux conservateurs. L’accord stipule un quota de demandeurs d’asiles pouvant être accueillis en Allemagne. Même si ce quota n’est pas un nombre fixe mais une fourchette de 180 000 et 220 000 personnes par an, l’accord s’est indéniablement inspiré des volontés de la CSU bavaroise qui voulait un quota à 200 000 réfugiés accueillis sur une année.

L’accord traduit également des velléités de poursuite de la construction européenne. Ces volontés se mettent au diapason avec celles d’Emmanuel Macron qui souhaite lui aussi une politique de relance de l’Union Européenne. Le contrat recommande une augmentation de leur contribution financière au budget européen, à l’instar de la France et une création suivie d’un développement d’un Fond monétaire européen. Par ailleurs les Allemands évoquent prudemment « un budget d’investissement »de la zone euro. Quant au reste des propositions sur l’Europe elles s’intègrent parfaitement sur les objectifs de la Commission de Bruxelles avec notamment le développement d’Erasmus +, une création d’une taxe équitable pour les GAFA et pour certaines entreprises, et la lutte contre le chômage des jeunes. Néanmoins cet accord n’a pas fait l’unanimité au sein des deux partis.

Indignation et colère au sein des deux partis

Nombreux sont ceux qui chez les conservateurs désapprouvent le contrat de gouvernement. Les concessions faites dans cet accord laissent un goût amer à beaucoup de militants du CDU qui jugent cet accord trop à gauche. « Merkel offre le gouvernement au SPD » titrait en une le très populaire quotidien de droite Bild ce week-end. C’est surtout la perte du ministère des finances des mains du CDU qui est la principale source de tension. Wolgang Bosbach, figure du CDU, a déclaré que c’était « la concession de trop ». Une concession « douloureuse » admet la chancelière mais selon elle ces concessions étaient le prix à payer « pour un gouvernement stable ». Plusieurs voix se sont élevées au CDU pour l’inviter à préparer sa succession mais Merkel reste ferme et a promis d’aller jusqu’au bout de son quatrième mandat malgré cette fronde interne qui a éclaté. « Je me suis engagée auprès de la population pour quatre ans » a-t-elle assurée avant d’adresser une pique à Martin Schulz, ancien chef du SPD qui a démissionné dimanche « Je suis de ceux qui tiennent leurs promesses »

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L’influent hebdomadaire Der Spiegel montre une chancelière dénudée après s’être fait voler tous ses vêtements par le SPD

Chez les sociaux-démocrates, la colère est moins forte mais la base est très tentée par une cure d’opposition. L’aile gauche du parti, sous l’impulsion de l’organisation des jeunes du mouvement, est vivement opposée à un accord de coalition. Les frondeurs estiment qu’une nouvelle coalition affaiblirait d’avantage le parti et dénaturerait les bases idéologiques du parti. Kévin Kühnert, l’influent chef des jeunes socialistes allemands pensent que ces deux dernières coalitions sont à l’origine d’une perte d’électorat « après douze ans de pouvoir d’Angela Merkel, dont huit avec le SPD, notre parti est passé de 35 % des voix à quelque 20 % » et d’une perte identitaire du parti.

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No Groko :pour un SPD clair et digne de toi , une affiche anti contrat de gouvernement

Dans ce contexte de défiance vis-à-vis de cet accord, le parti social-démocrate connaît une guerre des chefs. En effet l’ex candidat du SPD aux législatives Martin Schulz, sévèrement battu en septembre s’apprête à quitter la scène avant d’y être monté. Martin Schulz a été contraint de céder la présidence du parti par intérim à Olaf Sholz avant les élections du nouveau chef de parti en avril. Lors des négociations de la « Groko », la Grosse Coalition il s’était ménagé une place au poste du ministère des affaires étrangères. Cela n’a pas plu à son parti qui a considéré qu’il œuvrait plus pour ses intérêts personnels et moins pour ceux du parti. Il a été vivement critiqué par les anti-groko. Il a donc dû laisser sa place de ministre et démissionner par la même occasion.

Ainsi cet accord de gouvernement souligne de nombreuses concessions à gauche et un désir de relance de l’Europe mais il ne fait pas l’unanimité dans les deux camps : tant au CDU où on considère que la cheffe « offre le gouvernement au SPD » et tant au au SPD où certains sont tentés par une cure d’opposition à cette Grosse Koalition . D’ailleurs c’est entre le main de ces derniers où se trouvent le sort de la « Groko » : 464 000 militants du SPD se prononceront en faveur ou non de cet accord lors d’un référendum militant le 4 mars. Ils auront le choix d’entériner cette coalition et, par conséquent, mettre fin à « cette crise politique « ou de reconduire de nouvelles élections législatives. Dans la dernière hypothèse, la carrière de Madame Merkel serait mise à mal mais ces élections ne seraient pas néfaste pour l’Allemagne qui fait preuve de vitalité : le chômage est au plus bas historiquement et ce malgré l’accueil depuis deux ans de plus d’un million et demi de réfugiés. Réponse de ce feuilleton politique le 4 mars prochain.