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Al-Jazeera au cœur de l’embarras

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Nous sommes le 5 juin dernier ; douche froide pour le Qatar. Pas moins de 10 pays du Golfe, menés par l’Arabie Saoudite, décident de rompre leurs relations diplomatiques avec Doha (capitale du Qatar). Les frontières terrestres, aériennes et maritimes sont fermées, les bureaux d’Al-Jazeera à Riyad (Capitale de l’Arabie saoudite), puissante chaîne d’information qatarie, fermés. En juin, un ultimatum est imposé au Qatar : 13 conditions sont à accepter pour rétablir des relations stables. Parmi elles, la fermeture des chaînes de l’ensemble du groupe Al-Jazeera. Les Décryptages vous expliquent pour quelles raisons la “CNN arabe” se retrouve au centre des revendications.

Débuts fracassants.

En 1996, Hamad ben Khalifa, chef des forces armées qataries, décide de renverser Khalifa Ben Hamad -qui n’est d’autre que son père- dans le but de prendre le pouvoir. Il entreprend une modernisation effrénée de son jeune émirat indépendant depuis 1971. Cette modernisation passe par la visibilité du Qatar à l’échelle régionale et internationale. Cette modernisation passe par deux mots : « Al-Jazeera ».

Littéralement « l’île » en arabe, cette chaîne d’information arabophone s’est fixé comme objectif de détruire l’hégémonie saoudienne dans le paysage audiovisuel arabe. Elle entreprend de devenir la première chaîne d’information arabophone bien au-delà du Golfe. Du Maroc en passant par l’Algérie jusqu’en Cisjordanie, les journalistes arabophones sont débauchés des quatre coins du monde arabe. C’est un canal fabriqué en arabe, par les Arabes, pour les Arabes.

Le succès est au rendez-vous. En 2008, Al-Jazeera est suivi quotidiennement par 30 à 40 millions de personnes. Des personnalités telles que Fayçal Al Kaceem, émergent avec ses débats enflammés sur des questions politiques, religieuses, culturelles, économiques, qui se terminent parfois par des rixes devant les caméras. La chaîne se veut reflet du monde arabe jusqu’au moindre détail…

Avant sa création, le paysage audiovisuel arabe était partagé entre différentes sphères. Une première sphère était monopolisée par une seule chaîne britannique d’information, en continu à vocation internationale : la BBC. Une seconde sphère était composée par les chaînes nationales, contrôlées par les gouvernements, où l’information n’était qu’un prétexte pour vanter les mérites des régimes en place. Al-Jazeera vient se placer entre ces deux sphères : ni de contrôle de gouvernement apparent ni de canal contrôlé par l’étranger.

Cette ligne éditoriale « indépendante » réside dans l’esprit de la marque : appeler cette chaîne « île » n’est pas anodin. C’est l’absence de liens, garantissant une information « objective », c’est une insularité qui se retrouve mise en avant. Leur slogan est tout aussi clair ; avec Al-Jazeera c’est « l’opinion et son contraire ».

« L’indépendance et son contraire » ?

En comparaison à d’autres chaînes arabes, Al-Jazeera peut sembler avoir un ton qui se démarque de ses semblables. En effet, dès 1998, Al-Jazeera casse le discours dominant dans le paysage audiovisuel arabe, en diffusant ses propres images des bombardements en Irak, là où les autres chaînes minimisaient les dégâts provoqués par ces derniers.

Al-Jazeera provoque néanmoins la controverse dans la mesure où elle serait le “porte-voix de l’islamisme”, selon bon nombre de ses concurrents. Après les attentats du 11 septembre, Oussama Ben Laden a vu quelques-unes de ses déclarations, filmées et envoyées par ses soins, diffusées sur le canal qatari. Plus tard, cette réputation poussera Mohamed Merah à envoyer les vidéos de ses massacres d’enfants de l’école Ozar Hatorah à la chaîne d’information qatarie, que cette dernière ne diffusera pas.

L’indépendance totale d’Al-Jazeera est également difficile à imaginer pour bon nombre de ses opposants. Comme instrument du soft Power qatari, la direction de la chaîne ne peut décider seule quelle image sera véhiculée par le canal. Chaque couverture effectuée sur les événements extérieurs par la chaîne semble avoir été sciemment réfléchie. Il est donc facile de sonder l’état des relations diplomatiques entre le Qatar et ses voisins en fonction des angles choisis pour couvrir un événement étranger.

Elle peut également soutenir des personnalités qui s’opposent vigoureusement à certains régimes.  Dans son émission « La Charia et la vie », Al-Jazeera offre une tribune à Youcef Al-Qardawi, prédicateur appartenant au mouvement des frères musulmans. La confrérie est considérée comme une organisation terroriste par le gouvernement égyptien. Nul doute que ce soutien fut une des principales raisons pour lesquelles l’Égypte a rejoint l’Arabie Saoudite dans la récente rupture des relations diplomatiques avec le Qatar. En d’autres termes, le Qatar semble donc avoir un contrôle plus ou moins subtil de la ligne éditoriale d’Al-Jazeera. Al-Qardawi est également connu pour ses prises de position provocantes qui lui ont fait interdire le droit de cité en Europe.

Dans le même temps, aucun sujet n’est effectué sur la situation au Qatar. Sur les droits de l’Homme, l’inégale répartition des richesses, « Al-Jazeera » parle des autres, mais ne sait pas parler d’elle-même.

Expansion.

Tout souriait à Al-Jazeera. Les téléspectateurs étaient au rendez-vous, la chaîne était en situation de quasi-monopole sur le marché des chaînes d’informations dessinant le paysage audiovisuel arabe. C’est un véritable empire qui était en construction.

Al-Jazeera, chaîne d’information arabe, voit apparaître des jumelles anglaises et bosniennes appartenant au même groupe. La filiale Al-Jazeera Sport est créée, opérant une expansion internationale. Ainsi, BeInsport, chaîne thématique sportive est créé en France, mettant sérieusement à mal les chaînes historiques, monopolisant le secteur, à l’instar de Canal +. La filiale américaine de la chaîne au logo doré est créée sous le nom d’Al-Jazeera America. L’équivalente Française est annoncée.

Chaque chaîne possède une ligne éditoriale spécifique à son public. Par exemple, AlJazeera English s’érige davantage en porte-parole des pays tiers-mondiste avec de nombreux correspondants en Afrique et en Asie. Le style de ces chaînes est plus sobre, moins d’émissions polémiques.

Dangereux jeu d’influence.

Cette rapide expansion ne plaît pas à tout le monde. En particulier à l’Arabie Saoudite qui redoute une importante influence qatarie au-delà des limites du golfe Persique.

Il faut préciser en effet que l’Arabie Saoudite a toujours eu des velléités expansionnistes dans la région. Le Qatar est l’un des émirats menacés par ces désirs. En 1921, Ibn Séoud, fondateur du Royaume d’Arabie Saoudite, souhaita annexer la presqu’île. Ce dernier s’est confronté au refus catégorique des colons britanniques. L’existence du Qatar n’est donc due qu’à la présence britannique dans la région. Pour l’Arabie Saoudite, l’émancipation de cet émirat, qu’elle a pu considérer comme partie intégrante de son territoire, peut-être subi comme une humiliation. Surtout lorsque le Qatar se targue de vous concurrencer dans un jeu d’influence régional. L’existence même d’Al-Jazeera est donc, à priori, un facteur pouvant dégrader les relations qataro-saoudienne.

L’île sombre-t-elle ?

Al-Jazeera semble connaître de nombreuses difficultés ces dernières années. D’abord, la concurrence est toujours plus importante. De nombreuses chaînes d’information nationales viennent soustraire quelques pour cent de part de marché à la chaîne qatarie.

Par ailleurs, la couverture du Printemps Arabe par la chaîne, accusée de soutenir les candidats islamistes aux élections, a pu faire perdre de nombreux téléspectateurs à cette dernière.

Le succès de l’expansionnisme économique du groupe Al-Jazeera est également à relativiser. En 2016, plusieurs centaines de postes ont été supprimés dans un contexte de baisse de prix de matières premières fossiles. Al-Jazeera America eu également du quelques difficultés à trouver son public. Difficultés qui ont poussé la direction à fermer cette antenne américaine en avril 2016.

La demande de la coalition anti-Qatar vient sceller ce bouquet final. C’est la fermeture pure et simple du groupe qui est exigée. Le Qatar perdra un outil de taille qui participait à son rayonnement aux quatre coins du globe. La fermeture de ces canaux ne semble néanmoins pas à l’ordre du jour. Reste à savoir si la ligne éditoriale de la chaîne subira quelques modifications, ce qui permettra au Qatar de revenir de cette exclusion régionale.